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Quand les pro-Trump tentent d'assimiler l'assaut du Capitole et Black Lives Matter

La violence des suprémacistes blancs est systématiquement sous-estimée. Il y a une vraie différence dans la manière dont les États-Unis interprètent les mouvements de droite et de gauche.
Un appel à témoins du FBI sur un arrêt de bus demandant des informations relatives aux auteurs des violences au Capitole, qui ont eu lieu le 6 janvier 2021 à Washington. (Photo Al Drago/Getty Images)
Un appel à témoins du FBI sur un arrêt de bus demandant des informations relatives aux auteurs des violences au Capitole, qui ont eu lieu le 6 janvier 2021 à Washington. (Photo Al Drago/Getty Images)

De nombreux politiciens républicains et experts conservateurs dénoncent «l’hypocrisie» des libéraux démocrates qui sont horrifiés par l’assaut du Capitole perpétré le 6 janvier alors qu’ils.elles auraient excusé, voire applaudi, la violence de certaines manifestations organisées sous la bannière de Black Lives Matter (BLM) en 2020. La cohérence exigerait soit de condamner, soit de louer les deux «soulèvements», qu’ils soient antiracistes ou pro-Trump. Ce discours sous-entend une équivalence qui a clairement été contredite par nombre d’articles et de tribunes.

Les manifestant.es BLM visaient à mettre fin aux violences policières et à agir contre le racisme structurel; les participant.es à l’attaque du Capitole cherchaient à entraver la passation démocratique du pouvoir et même à «renverser le gouvernement», selon les procureurs fédéraux. Les un.es étaient motivé.es par des injustices réelles; les autres par des maux inventés, tels que le «vol» de l’élection présidentielle par les démocrates. Les manifestant.es antiracistes n’ont causé aucune mort (mais un militant antifasciste abattu par la police aurait tué un membre du groupe haineux Patriot Prayer); les autres, armés jusqu’aux dents, ont tué neuf manifestant.es BLM pendant l’été, tenté de kidnapper et lyncher des élu.es du peuple et mortellement blessé un policier au Capitole.

Cette fausse équivalence révèle cependant une vraie différence dans la manière dont les États-Unis interprètent et évaluent les mouvements de droite et de gauche. Les politiques, les médias et le public perçoivent les mouvements progressistes racialement divers et luttant pour l’égalité, comme incivils, radicaux et violents – même lorsqu’ils ne le sont pas – et exigent des participant.es qu’ils.elles fassent montre de non-violence et de civilité à tout prix. À l’inverse, on minimise la violence que les mouvements nationalistes blancs déploient en insistant sur leurs droits d’expression et en essayant de comprendre leurs griefs.

Contrairement aux accusations d’hypocrisie, les politiciens démocrates – dont Obama, Joe Biden, et Kamala Harris – ont quasiment tous blâmé les manifestants BLM pour les émeutes de l’été. Keisha Lance Bottoms, mairesse afro-américaine d’Atlanta, a affirmé à la suite de troubles dans sa ville: «Ceci n’est pas une manifestation. Ce n’est pas dans l’esprit de Martin Luther King, Jr. Ceci est le chaos». Elle ajouta: «rentrez chez vous et priez que quelqu’un comme le révérend Beasley [héro des droits civiques à Atlanta] vous apprenne à protester comme il faut».

«L’accent mis sur la non-violence des acteur.es du mouvement pour les droits civiques invite en outre à rester docile face aux injustices subies par les Noirs, allant même jusqu’à interdire la légitime défense.»

Comment faut-il protester? La réponse, pour les Afro-Américain.es luttant contre le racisme est inscrite dans un manuel imaginaire de désobéissance civile qui aurait été transmis par les militant.es des droits civiques, et qui exigerait discipline, non-violence et civilité. Pour protester «comme il faut», les manifestant.es devraient avertir au préalable les autorités de leur intention de manifester, se soumettre aux forces de l’ordre sans résister et accepter volontiers leur arrestation et procès. Ils.elles ne devraient ni heurter les personnes, ni porter atteinte à la propriété privée. Ils.elles devraient agir avec dignité et respect, s’abstenant de violences verbales, d’insultes et de débordements d’émotions.

L’idée est qu’un acte de désobéissance qui est contraint de la sorte ne serait pas interprété comme une menace anarchique contre l’état de droit. Il refléterait au contraire la profession d’allégeance à l’État des militant.es. Quant aux actes de désobéissance incivile tels que le vandalisme, ils risqueraient de faire peur au public, d’«excuser» une réponse violente de la police pour rétablir l’ordre public et, tout simplement, d’échouer.

Ce manuel de désobéissance civile est imaginaire car il repose sur une lecture faussée du mouvement pour les droits civiques, que l’on trouve dans les manuels scolaires et dans la parole des politiciens. Le récit officiel du mouvement présente de manière erronée les attitudes et les idéaux des acteur.es qui adoptèrent la désobéissance civile pour des raisons stratégiques et tactiques, et non pour professer leur allégeance à l’État.

Ce récit efface ou sous-estime le rôle des mouvements noirs radicaux (nationalistes, panafricanistes, marxistes, etc.) sans lesquels le mouvement mené par King ne serait pas apparu si modéré. L’accent mis sur la non-violence des acteur.es du mouvement pour les droits civiques invite en outre à rester docile face aux injustices subies par les Noirs, allant même jusqu’à interdire la légitime défense.

Dans Une colère noire. Lettre à mon fils, Ta-Nehisi Coates remarque que le Mois de l’Histoire des Noirs dans les écoles «ne s’écoule sans le visionnage d’une série de films consacrés à des héros dont la gloire semblait consister à se faire tabasser pendant que la caméra filmait. Pourquoi nous montrent-ils cela? Pourquoi nos seuls héros sont-ils non-violents?» Le récit officiel et son manuel de désobéissance civile ont en effet une fonction idéologique de contre-résistance. En forçant les militant.es à absorber sans se défendre la violence de l’État et des suprémacistes blancs, l’exigence de non-violence permet à la fois d’effacer celle-ci et de réduire au silence ceux.celles-là. Bien que 95% des manifestations BLM de l’été 2020 furent pacifiques, le mouvement a été perçu comme incivil dans son entier, suggérant ainsi que la différence entre «émeutes» et «manifs» se trouve principalement dans la couleur de peau des participant.es.

En 2017, au lendemain du rassemblement d’extrême droite à Charlottesville au cours duquel une contre-manifestante antiraciste fut tuée par un sympathisant néonazi, l’unité anti-terrorisme domestique du FBI fit circuler au sein des forces de l’ordre locales et fédérales un rapport qui identifiait la nouvelle catégorie d’«extrémistes de l’identité noire» (Black Identity Extremists). C’est vers cette soi-disant menace intérieure que l’administration Trump poussa la lutte anti-terroriste, tout en gelant les budgets consacrés aux mouvements d’extrême droite.

La violence terroriste des suprémacistes blancs est systématiquement sous-estimée et a longtemps été tolérée. Ceux qui en sont coupables sont rarement accusés de terrorisme. Ainsi Timothy McVeigh, dont l’attentat au véhicule piégé tua 168 personnes à Oklahoma City en 1995 et Dylann Roof, qui assassina neuf personnes à Charleston en 2015, ont simplement été reconnus coupables de meurtres. Pendant ce temps, des manifestant.es BLM et des activistes environnementaux et autochtones opposé.es à la construction d’oléoducs dans le Dakota et en Louisiane doivent répondre à des chefs d’accusation de terrorisme.

«On juge les mouvements progressistes à l’aune d’une histoire édulcorée du mouvement des droits civiques et on exige d’eux la non-violence. On juge les mouvements d’extrême droite à l’aune d’une histoire blanchie de l’origine des États-Unis et on minimise leur violence. Ni l’une ni l’autre de ces interprétations n’offre de prise sur le réel.»

Le gouvernement des États-Unis n’a pas le monopole de la violence légitime. Depuis son origine, il le partage avec les nationalistes blancs qui, organisés en milices, aidaient à exterminer les populations autochtones et à capturer les esclaves en fuite. Ces milices sont les ancêtres de la police, cette violence terroriste était conçue comme un droit et un devoir du citoyen.

Les milices d’extrême droite telles Proud Boys, Oath Keepers et Three Percenters, qui menèrent l’assaut du Capitole se comparent aux rebelles patriotes qui luttaient contre la couronne britannique. Certain.es Républicain.es disent sans ironie que l’attaque du 6 janvier représente «le langage des sans-voix», une expression que King avait utilisée en 1966 à propos d’émeutes contre le racisme et les violences policières.

On juge les mouvements progressistes à l’aune d’une histoire édulcorée du mouvement des droits civiques et on exige d’eux la non-violence. On juge les mouvements d’extrême droite à l’aune d’une histoire blanchie de l’origine des États-Unis et on minimise leur violence. Ni l’une ni l’autre de ces interprétations n’offre de prise sur le réel.

Ce texte a été publié originalement sur le HuffPost France.

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