OPINION
17/12/2019 13:36 EST | Actualisé 18/12/2019 09:18 EST

Quand on budgétise l'abnégation enseignante

On compte encore et toujours sur le fait que, peu importe le salaire, les enseignants ne s’occuperont pas moins des enfants qui leur sont confiés.

Paul Simcock via Getty Images

Ils ne la valent pas.

C’est le message que le gouvernement envoie à la population.

Les enseignants, employés de l’État, ne valent pas l’inflation.

Et valent encore moins que les autres enseignants canadiens.

Ils n’en valent pas la peine, chers concitoyens.

Ils ne méritent pas votre argent.

À la rigueur valent-ils peut-être «1%» par année. Peut-être un peu plus.

Car cette profession, au fond, est moins importante chez nous qu’ailleurs au Canada.

« Cet exercice est d’une importance capitale, écrivait d’emblée Christian Dubé, car il met en lumière la contribution du personnel de l’État et il concourt à l’amélioration de la qualité des services à la population québécoise. »

Cela dit, dans le cas des enseignants, on compte encore et toujours sur le fait que, peu importe le salaire, ils ne s’occuperont pas moins des enfants qui leur sont confiés. On sait qu’on peut compter sur eux. Sur elles. Cet attachement, cet incommensurable dévouement, vaut tout l’or du monde. Et ce gouvernement serait irresponsable de se priver de l’économie que permet une telle abnégation. Les précédents l’ont démontré depuis longtemps : c’est carrément budgétisé.

Pour en arriver à une telle offre, il aura donc fallu, de toute évidence, supposer que la pénurie actuelle dans le domaine pouvait encore être absorbée par le système, quand bien même s’en iraient certainement quelques enseignants.

Mais voilà, les ressources humaines ne sont pas indéfiniment compressibles. Il y a une limite à ce qu’un individu peut continuer de supporter, dans le temps comme dans le poids. Ainsi, tant qu’à travailler sans reconnaissance dans des conditions devenues souvent insupportables, et incapables de ne pas répondre aux besoins de leurs élèves, beaucoup, face à ce choix cruel, préfèreront finalement abandonner la profession. Après tout, ils se trouveront certainement un emploi plus équilibré ailleurs. Ce sera la décision à la fois saine et éthique qui, malgré le deuil immense qu’elle provoquera, semblera la plus raisonnable.

Cette réaction, il serait grave de la sous-estimer. Beaucoup, beaucoup d’enseignants, à bout, pensent déjà s’en aller. Ils n’ont que faire de l’admiration du ministre de l’Éducation, et n’attendront pas l’épuisement professionnel pour mériter sa reconnaissance. Ils espèrent encore que ces négociations verront enfin l’amélioration de leurs conditions de travail, et la reconnaissance de la société.

Nous savons ce que nous valons. Nous savons l’économie faite sur notre dos depuis toutes ces années. Quand les ministres qui se succèdent vantent hypocritement notre dévouement acharné et essentiel, ils vantent en fait notre résilience à combler pour un moindre coût les lacunes d’un système dans lequel aucun gouvernement n’est prêt à investir ce qui est nécessaire.

Dévouement essentiel, donc, non pas tant pour l’élève que pour l’employeur qui espère en tirer le maximum au meilleur coût possible. C’est cela, une gestion responsable des finances publiques : si de toute évidence l’éducation n’est pas rentable à court terme, il faut en limiter les coûts le plus possible, et ce sans en souffrir politiquement.

C’est pourquoi les enseignants passeront après les briques. La population sera ainsi plus à même de constater les investissements du gouvernement, entre autres par l’entremise des maternelles quatre ans et des Lab-École, dont l’ostentation prime manifestement sur la pertinence.

Pour ce qui concerne ensuite l’importance du travail des enseignants, on s’en lavera simplement les mains en voulant instaurer – à peu de frais – une formation continue obligatoire. On rejettera ainsi insidieusement une bonne partie des difficultés soulevées sur leur apparente incompétence.

Mais ce n’est qu’une autre façon pour le gouvernement de se déresponsabiliser en mettant davantage de poids sur les épaules des enseignants, sans toutefois reconnaître leur expertise, leurs besoins, ou les facteurs extra-pédagogiques qui ont un impact direct sur la réussite des élèves, comme la composition des groupes découlant des différents milieux socio-économiques et de l’écrémage lié à l’accessibilité au privé et au programmes particuliers publics.

La profession enseignante peut-elle rester aussi longtemps sous-valorisée sans devenir culturellement dénigrée?

Au contraire, malgré les graves conséquences observées et reconnues, on encourage formellement ce système à trois vitesses qui nuit à une majorité d’élèves et d’enseignants.

Une question fondamentale se pose désormais : la profession enseignante peut-elle rester aussi longtemps sous-valorisée sans devenir culturellement dénigrée ?

Quand on fait le choix politique d’une proposition initiale aussi médiocre, on ne s’adresse évidemment pas à ceux qui louangent les enseignants, mais bien à ceux qui les jalousent. On prétend ouvertement qu’ils ne méritent pas mieux. Et quand on prétend agir ainsi pour le bien de tous, de façon «raisonnable», on cherche en fait à imposer un nouveau paradigme : les employés de l’État ne mériteront jamais ne serait-ce que le coût de la vie sans l’avoir âprement négocié. C’est-à-dire sans avoir cédé quelque chose en échange.

Il est ainsi prévu qu’ils se battent pour obtenir plus, en sachant pertinemment qu’ils risqueront de déplaire à une partie de la population. De là découlera la générosité du gouvernement, non pas du mérite du corps enseignant québécois.

Que nous soyons les enseignants les moins bien payés au Canada n’a jamais eu pour lui aucune espèce de signification. Cette augmentation qu’on nous refusa, qu’on nous refuse encore, servira plutôt à courtiser l’électorat, dont les besoins, semble-t-il, n’incluent pas d’avoir devant les élèves du Québec des enseignants honnêtement et justement valorisés.

Les objectifs politiques, quant eux, resteront de toute évidence les mêmes : faire plus avec moins. Faire réussir plus d’élèves. Faire mieux réussir. Mais avec moins de cours.  Avec moins de ressources. Moins d’espace. Moins d’argent. Moins de temps. Moins de santé. Moins d’énergie. Avec moins.

Et au besoin, pour satisfaire les parents, on changera les notes.

Parce que c’est plus responsable et rigoureux ainsi.

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