NOUVELLES
20/12/2020 16:11 EST

Quand la «fièvre» du vaccin chinois s’empare de l’Italie

Les membres de la communauté chinoise de Prato retournent en pèlerinage dans leur pays d’origine afin de s’y faire inoculer le vaccin fabriqué en Chine. Pékin se concentre sur trois formules.

Thomas Peter / Reuters
En Italie, certains se procurent illégalement les vaccins Covid-19 développés en Chine. Image d'illustration.

Le monde est-il en train de se ruer sur le vaccin chinois? Il semblerait bien, ou tout du moins la communauté chinoise de Prato, l’une des plus importantes d’Italie, dont de nombreux ressortissants sont déjà repartis en Chine, ou sont sur le point de le faire, pour se faire vacciner.

C’est la «confession» de Wu Yang, homme d’affaires de Prato interviewé par le journal The Nation qui a provoqué un tollé. Il y évoquait le fait de retourner dans son pays, et de se porter volontaire pour se faire injecter le vaccin Sinovac dès le mois d’août. Wu, 42 ans, est originaire de Wenzhou, une grande ville de plus de trois millions d’habitants dans la province de Zhejiang, située au sud-ouest du pays. Il s’était alors soumis à la vaccination expérimentale et déclarait s’être senti bien et n’avoir subi aucun effet secondaire.

Même si le consulat chinois en Italie dément ce qu’il appelle des «rumeurs» concernant les voyages en Chine de ses ressortissants pour se faire vacciner contre la COVID, le cas de cet homme d’affaires résidant à Prato ne semble pas isolé. Des déclarations d’autres membres de la communauté chinoise commencent à émerger, et précisent certains détails de l’affaire: le vaccin serait similaire à celui contre la grippe, pourrait coûter 80 euros (environ 125 dollars canadiens), et un certain nombre de doses circulent déjà au sein de la communauté chinoise, même en Italie.

Des faux vaccins chinois non testés

Ces informations sont vraisemblables, suffisamment pour que le 17 novembre dernier, le président de l’Ordre des médecins de Rome, Antonio Magi, se fende d’une déclaration publique afin de mettre en garde ses concitoyens: «Ne cherchez pas à vous procurer de vaccins anti-COVID non autorisés, car ils sont faux et n’ont pas été testés. Nous devons être patients: à l’heure actuelle, seuls des arnaques et des médicaments dangereux sont en circulation.»

Le signal d’alarme a été donné par plusieurs médecins de famille, qui ont appris que des doses illicites du vaccin contre le Sars-Cov-2 produit en Chine et toujours en phase de test, circulaient à Rome. Elles auraient été introduites dans le pays par des membres de l’importante communauté chinoise résidant dans la capitale.

Le fait que le vaccin ait déjà commencé à circuler en Chine a sans doute permis à certains membres de la communauté chinoise de Rome, et à certains Italiens d’y avoir accès. «Nous rassemblons tous les éléments qui nous permettront de transmettre un rapport aux Carabinieri du NAS», déclare Magi. L’alerte s’est récemment étendue au niveau national, au point qu’au cours des dernières semaines, Interpol a organisé une vidéoconférence à Singapour avec les représentants des entreprises pharmaceutiques les plus importantes, les services de douane, les autorités policières, dont celles d’Italie, et les services de répression du trafic de drogues de nombreux pays, afin de promouvoir la coordination mondiale nécessaire pour combattre la diffusion de faux vaccins et potentiellement dangereux sur le marché noir et le dark web.

La circulation non officielle de doses du vaccin provenant de Chine pourrait également expliquer, selon certaines sources, la très faible incidence de cas de Covid-19 chez les membres de la communauté chinoise de Prato eux-mêmes: un peu plus d’une centaine de cas officiellement déclarés depuis le début de la pandémie jusqu’au 22 novembre dernier. Selon l’ambassadeur de Chine, cependant, ceci ne serait dû qu’au «respect scrupuleux des règles de confinement».

Un vaccin distribué à l’armée chinoise

Les flacons interceptés à Rome contiennent le vaccin produit par China National Biotec Group Co. Ltd. En Chine, ce vaccin a déjà été distribué à l’armée et aux fonctionnaires de l’État amenés à voyager hors du pays pour leur travail, comme le personnel diplomatique. Entretemps, le ministre turc de la Santé, Fahrettin Koca, a annoncé la signature d’un contrat permettant d’acheter 50 millions de doses de vaccins contre le COVID-19 à Sinovac Biotech. 

Ce vaccin a déjà passé les tests de phase 3 en Turquie, après avoir été injecté sur la base du volontariat dans 12 provinces turques «sans effets secondaires notables». Des essais du même vaccin ont récemment été suspendus au Brésil, où il est également en phase 3.

Pour résumer, dans la course mondiale pour être le premier pays à commercialiser le vaccin contre cette pandémie historique, la Chine semble encore une fois tirer son épingle du jeu.

Selon les informations rapportées par l’agence de presse gouvernementale Xinhua, la vice-première ministre Sun Chunlan, responsable de la santé publique, aurait visité hier deux entreprises pharmaceutiques et une agence nationale à Pékin chargée de la gestion des vaccins. Elle déclare notamment ceci: «[La Chine] doit se préparer à une production à grande échelle, en stricte conformité avec la supervision de la qualité et les exigences et normes de biosécurité». Avant d’ajouter que «l’administration du vaccin aux groupes les plus exposés et aux travailleurs essentiels serait terminée avant la fin de l’année».

Selon le Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies, environ 18,5 millions de Chinois sont fortement exposés au travail, notamment le personnel sanitaire et les travailleurs en contact avec les voyageurs provenant de l’étranger. Le pays compte également 31 millions de travailleurs essentiels.

Quels sont les vaccins à l’étude, voire dans certains cas, déjà administrés en Chine? Ils sont nombreux. Quelque 55 vaccins seraient en cours d’élaboration dans le monde. Trois des plus importants ont été créés en Chine – ou quatre, si l’on considère que l’une des entreprises chinoises impliquées a en réalité développé deux variantes de son produit.

Jusqu’à maintenant, le «CoronaVac», le vaccin développé par Sinovac Biotech, aura été le plus accrédité. Il s’agit d’un vaccin à virus désactivé qui avait déjà obtenu en Chine une autorisation précoce pour une utilisation urgente, dès août dernier. C’est le vaccin qu’a reçu l’homme d’affaires chinois de Prato, retourné en Chine à la même époque. En octobre, les autorités de la ville de Jiaxing, située à l’est du pays, ont annoncé qu’elles administraient des doses de CoronaVac aux travailleurs les plus exposés, et notamment au personnel sanitaire, aux inspecteurs de port et aux fonctionnaires.

La Chine développe plusieurs technologies vaccinales

CanSino Biologics, une autre grande entreprise pharmaceutique chinoise, a développé un vaccin appelé «Ad5-nCoV» en collaboration avec l’Institut de biologie de l’Académie chinoise des sciences médicales militaires. Le vaccin est basé sur un adénovirus appelé Ad5, un vecteur viral non réplicatif qui ne requière qu’une seule dose.

Le vecteur viral (Ad5) est une version affaiblie du virus du rhume (adénovirus), génétiquement modifiée afin de ne pas se répliquer chez l’être humain et de ne pas l’infecter. Mais ce n’est pas suffisant: afin que le vaccin puisse donner des instructions au corps, pour que celui-ci produise la protéine spiculaire – en d’autres termes, pour qu’il devienne recombinant – le code génétique est ajouté au virus du rhume. C’est ce qui permet la formation d’anticorps contre la protéine spiculaire, comme celle que l’on trouve à la surface du coronavirus.

Cette technologie de vaccin, développée par CanSino Biologics, est pratiquement la même que celle utilisée depuis un certain temps dans l’élaboration de vaccins contre plusieurs maladies, du rhume à la peste, en passant par des virus comme le Chikungunya, Zika ou la méningite B. Une étude publiée en mai dans le prestigieux journal scientifique The Lancet affirmait que ce vaccin produisait une réaction immunitaire forte.

Sinopharm, une entreprise d’état chinoise qui fait partie du groupe China National Biotec Group Company, est actuellement en train de tester deux vaccins, le «BBIBP-CorV» et le «New Crown COVID-19». Comme le CoronaVac de Sinovac Biotech, ils utilisent aussi la technique du virus désactivé, ou plutôt du virus rendu inoffensif, comme s’il avait été neutralisé, et mélangé à de l’hydroxyde d’aluminium avant d’être injecté aux patients.

Ceci permet d’obtenir une réaction immunitaire sans causer de nouvelles infections. Il s’agit d’une technologie éprouvée, utilisée pour les vaccins contre la rougeole et la polio. Les deux vaccins développés par Sinopharm doivent être administrés en deux doses, à 21 jours d’intervalle. Ils sont testés sur des volontaires, et la phase 3 de test a déjà commencé au Maroc, au Pérou et aux Émirats arabes unis. Le 14 septembre, ces derniers ont donné leur feu vert pour une utilisation d’urgence du vaccin de Sinopharm chez le personnel sanitaire. D’après une déclaration du président de Sinopharm, en novembre, environ un million de Chinois ont déjà été vaccinés.

Un vaccin «made in Wuhan»

L’un des deux vaccins de Sinopharm a été créé par l’Institut de recherche de Wuhan, ce qui a alimenté le débat sur la supposée origine artificielle du SARS-CoV-2, ou sur l’hypothèse d’une fuite accidentelle du virus en dehors du désormais tristement célèbre laboratoire de la métropole qui fut l’épicentre de la pandémie en Chine.

Mais au-delà de ces discussions, Pékin a incontestablement le pied sur l’accélérateur de ce que l’on pourrait appeler «la diplomatie du vaccin». Ces efforts s’inscrivent dans la volonté de la Chine de nettoyer son image à l’internationale, qui s’est détériorée à cause de la responsabilité (réelle ou supposée) qui lui a été attribuée pour une éventuelle gestion défaillante de l’origine de la pandémie.

Il s’agit là d’une stratégie directe, en particulier dans les pays en cours de développement qui devraient attendre longtemps avant d’avoir accès aux vaccins produits en Occident, mais auxquels la Chine a déjà promis une grande disponibilité.

Ceci renforce encore une stratégie désormais évidente de «soft power», qui a permis à la Chine de prendre, en pratique, le contrôle de nombreuses économies du tiers monde. Désormais, en plus des injections d’argent, l’Empire du Milieu injecte ses vaccins.

Cet article a été traduit de l’italien et publié à l’origine sur Le HuffPost Italie.

La version française de ce texte a été publié originalement sur le HuffPost France.

VRAI OU FAUX? Ce qu’il faut savoir de la COVID-19:

Galerie photo VRAI OU FAUX? Ce qu'il faut savoir de la COVID-19 Voyez les images

À VOIR AUSSI: Nouvelles livraisons de huit millions de vaccins aux États-Unis