L’automutilation: quand la détresse laisse ses cicatrices

Le film «Scars» présente le combat intime de la réalisatrice Alex Anna contre cette pratique addictive. La volonté de marquer la douleur intérieure à l'extérieur.

Dans Scars, court-métrage documentaire d’une dizaine de minutes, la réalisatrice Alex Anna (Laurie Mannessier) traite du douloureux sujet de l’automutilation, elle qui en a souffert et qui a mené un dur combat pour se défaire de cette pratique addictive. Le HuffPost Québec s’est entretenu avec la cinéaste.

À l’écran, des animations sillonnent la peau d’Alex - et ses cicatrices - et sa voix hors champ nous raconte l’histoire de son combat.

Si elle songeait depuis longtemps à traiter de l’automutilation dans une oeuvre, la cinéaste raconte qu’elle a réalisé que la meilleure façon de parler de ce thème si personnel était sous la forme documentaire. «Petit à petit, je me suis dit que si je construisais un personnage, je risquerais malgré moi de créer quelque chose d’assez cliché finalement, et auquel les spectateurs/trices ne pourraient pas forcément s’identifier. Tandis que là, on va être confronté à ma réelle expérience, mon vrai vécu. Et j’ai pensé que c’était plus approprié pour parler de ce sujet.»

Le travail sur ce documentaire s’est échelonné sur plusieurs années, permettant à Alex Anna et son équipe de «prendre le temps nécessaire pour s’approcher d’une forme d’authenticité», relate-t-elle.

««Ça reste encore mon réflexe dans ma tête de me dire: “ok, je vais pas bien, donc je vais me couper.” C’est vraiment la réponse automatique.»»

- Alex Anna

Un comportement addictif

Pendant son adolescence, Alex Anna a été suivie en psychologie et en psychiatrie. Mais c’est avant de partir faire un stage à l’étranger, durant sa première année d’études, qu’elle a décidé qu’il fallait que les choses changent.

«Ce n’est pas évident, bien sûr, puisque c’est un comportement addictif», explique-t-elle. «Je me suis dit: “voilà, tu pars en stage dans un mois, deux mois; après ça, c’est tout.”» Elle tournait une “nouvelle page” de sa vie professionnelle et a pris ce moment-là pour dire “c’est tout, j’arrête”. La réalisatrice a appris par la suite à trouver d’autres manières de gérer son anxiété ou sa détresse dans un moment où ça ne va pas bien.

Malgré tout, elle confie qu’elle demeure toujours vigilante par rapport à ce comportement. «Ça reste encore mon réflexe dans ma tête de me dire: “ok, je vais pas bien, donc je vais me couper.” C’est vraiment la réponse automatique.»

La Dre Janick Coutu, psychologue spécialisée en troubles de la personnalité et difficultés de gestion émotionnelle, affirme qu’il y a effectivement une dépendance associée à l’automutilation; «autant une dépendance qui est physiologique, à cause de la libération des endorphines, (mais aussi) une dépendance psychologique», détaille-t-elle.

«Je pense que le meilleur parallèle que je pourrais donner, c’est les vomissements dans la boulimie ou l’anorexie, où le fait de voir notre ventre gonflé, c’est très difficile, alors que (lorsqu’on) se fait vomir, pouf! Tout de suite, on se sent mieux. Il y a vraiment cet effet de renforcement-là aussi au niveau psychologique.»

La dépendance se concrétise également au sein de la sphère sociale, car les jeunes qui s’automutilent vont souvent recevoir beaucoup d’attention à cet effet et «peut-être que c’est leur seule façon d’en recevoir et que les autres prennent soin d’eux. Il peut y avoir plein de raisons pour lesquelles ça va commencer, mais pourquoi ça va se maintenir, c’est souvent à cause de tous ces éléments-là», explique la psychologue.

Quoi faire pour aider un proche?

Que conseille la docteure en psychologie clinique si l’on s’inquiète pour un parent ou un proche que l’on soupçonne de s’automutiler?

«C’est de nommer notre inquiétude pour la personne: “Ah j’ai vu qu’il y avait des marques sur ta cuisse, ça m’inquiète beaucoup. Je me dis que ça ne doit vraiment pas bien aller pour faire un geste comme ça”», dit-elle en exemple.

Elle souligne qu’il ne faut pas ignorer la chose, mais ne pas non plus la dramatiser. «Surtout, on ne fait pas de pacte avec la personne pour qu’elle arrête de s’automutiler».

«Il faut faire vraiment attention à ça. C’est probablement le seul outil qu’elle a dans sa boîte à outils pour faire face à la détresse», relate la thérapeute. Ce qu’il faut donc faire, selon elle, c’est d’emmener l’être cher voir un professionnel, qui pourra «lui donner d’autres outils pour que celui-là devienne de moins en moins nécessaire.»

Pour la réalisatrice, l’écriture a été un moyen très salvateur pour l’aider à calmer son anxiété. «Encore maintenant, plus que jamais et un peu plus à chaque année, écrire va vraiment être ma manière de gérer la réalité quand elle devient incompréhensible», déclare-t-elle. «Écrire va me permettre d’extérioriser tout le bazar que je peux avoir dans la tête. Pour moi, c’est vraiment l’outil numéro un pour aller mieux, pour comprendre ce qui se passe.»

Elle mentionne aussi un autre outil vu en ligne qu’elle aurait elle-même bien aimé connaître à l’adolescence: si l’envie de se couper se présente, la personne peut utiliser un feutre rouge - ou peu importe la couleur - pour dessiner sur sa peau plutôt que de s’automutiler.

«On voit l’expression de la douleur sur notre corps, mais la chose positive, c’est qu’on ne se fait pas réellement mal. Et en plus, ça part à l’eau», explique-t-elle. Cela devient donc un moyen d’expression de la douleur ou d’une certaine détresse, sans se blesser soi-même.

La santé mentale, un sujet encore délicat à aborder

Selon Alex Anna, il ne faut pas avoir peur de parler de santé mentale avec ses proches, même si c’est un sujet qui semble encore tabou chez certaines personnes.

«Je pense qu’il y a eu beaucoup de stigmatisation depuis des générations… (Chez) notre nouvelle génération, ça commence à évoluer, mais (chez) les générations un peu plus vieilles que nous, c’est encore délicat. Ça fait des années qu’on nous dit que si on a besoin d’aide psychologique, psychiatrique, c’est qu’on est fou», déplore la cinéaste.

«Il y a toutes sortes de mauvaises connotations» associées au fait d’avoir une santé mentale qui n’est pas au top, dit-elle, «alors qu’en réalité, tout le monde passe par là. C’est complètement normal - de la même manière que notre santé physique n’est pas toujours à son top.»

Pour la cinéaste, le simple fait de dire à l’autre des petites phrases comme «Comment te sens-tu aujourd’hui?» et «Je suis là pour en parler si tu le souhaites» peut faire toute la différence.

L’importance de libérer la parole

Alex Anna espère que son film aura contribué dans une certaine mesure à lever le tabou qui entoure ses cicatrices et l’automutilation en général. «Avant de faire le film, j’en parlais très peu, on me posait très peu de questions aussi», confie-t-elle.

Aujourd’hui, dit-elle, «je peux utiliser des mots plus justes, j’ai beaucoup plus de réflexion. Parce que pendant des années, si j’avais des petites réflexions», c’était «par exemple lors d’un rendez-vous médical». «J’étais plutôt paniquée - je disais: “c’est juste des bêtises d’adolescence”. Ce qui est en fait pas la bonne réponse. Ce n’est pas des bêtises, c’est important et c’est un sujet qu’il faut aborder tel qu’il est et avec justesse.»

Pour la réalisatrice, le fait de partager son intimité et de se mettre à nu comme elle le fait dans le court métrage est important, car il peut mener à une plus grande ouverture vers l’autre. «Se rendre vulnérable ouvre la parole et dit: “je te montre comment je me sens. Je ne suis peut-être pas bien, mais en te faisant cette confidence, je t’invite toi aussi à me parler de ce qu’il y a vraiment dans ta tête, ou comment ça se passe pour toi», conclue-t-elle.

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Scars sera diffusé en ligne au 2020 Atlantic International Film Festival du 17 Septembre à 00:01 (ADT) au 24 Septembre à 23:59 (ADT).