OPINION
01/07/2019 06:00 EDT

Pourquoi je refuse de me sentir coupable de ne pas dire aux hommes que je suis mariée

«Je suis prise» est la phrase parfaite pour détourner l’attention masculine indésirable. Mais c’est un problème.

À mon gym, j’ai commencé à parler à un homme que je croisais souvent. On jasait de nos programmes d’entraînement, de nos carrières, etc. jusqu’à ce qu’un jour, il me demande mon numéro de téléphone. De façon innocente, je pense. On discutait du fait qu’il est nutritionniste et de comment j’aimerais réduire mes envies de sucre (une mission infructueuse, je dois l’avouer). Je lui ai donné mon numéro, lui ai souhaité bonne journée et j’ai poursuivi ma journée.

L’horreur dans tout ça? Je ne lui ai pas dit que j’étais mariée.

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Notre «danse patriarcale», qui existe depuis des temps immémoriaux, se perpétue encore aujourd’hui.

Je suis une personne amicale. Je suis à l’aise de parler à presque tous ceux qui m’approchent. C’est une qualité qui m’a causé des ennuis dans le passé, mais je considère quand même mon amabilité comme un atout précieux.

Certains de mes amis ont trouvé que mon omission était problématique — en ne mentionnant pas mon mari, j’avais pu induire ce pauvre gars en erreur. Après tout, comment pourrais-je tenir une conversation avec un homme sans montrer l’énorme alliance que je n’enlève jamais?

Voulez-vous connaître la vérité? Je n’ai pas mentionné mon mari de façon délibérée pendant ma conversation avec le gars du gym, parce que mon conjoint ne me «possède» pas, comme le laisse entendre la société.

N’importe quelle femme peut vous confirmer que le seul moyen infaillible de se débarrasser de toute attention indésirable est de mentionner sa douce moitié. Dans mon cas, j’ai remarqué une différence substantielle dans la façon dont les hommes réagissent à mon statut depuis que je suis mariée. Si le fait de dire que j’avais un conjoint mettait auparavant des bâtons dans les roues des autres hommes, mentionner maintenant mon mari est comme leur jeter un cocktail Molotov à la figure: l’interaction s’interrompt instantanément, comme si mon alliance était le seul véritable obstacle qui les empêchait d’avoir des chances avec moi. 

J’ai envie de pouvoir être en interaction avec un homme sans me sentir responsable de son éventuelle attirance sexuelle envers moi.

Pourquoi? Au final, peu importe si les hommes qui me draguent le font de façon consciente ou non; il existe un respect intrinsèque d’un homme envers un autre, en particulier lorsqu’il s’agit de «sa femme».

Comme une roche précieuse à l’époque de la préhistoire, l’homme qui convoite une femme la considère comme la possession prisée de son partenaire, et non pas comme une entité indépendante qui a ses propres pensées, émotions et opinions. Il semble que nos attentes sociétales n’aient pas encore évolué avec le temps et que la seule chose qui établit que ce «droit de propriété» est acceptable, c’est qu’on a toujours fonctionné comme cela dans le passé. Notre «danse patriarcale», qui existe depuis des temps immémoriaux, se perpétue encore aujourd’hui.

J’ai envie de pouvoir être en interaction avec un homme sans me sentir responsable de son éventuelle attirance sexuelle envers moi. J’ai eu plus de relations que je veux bien me l’avouer dans lesquelles je me suis sentie instantanément coupable en parlant à un homme qui n’était pas mon conjoint. Mon auto-contrôle était une façon d’acheter la paix et d’éviter tout comportement grossier et, parfois même, violent.

Par la suite, le contexte, même s’il s’agissait d’une conversation sur un projet scolaire, n’était pas pertinent. Si je ne mentionnais pas mon copain — la prunelle de mes yeux et la lumière de ma vie, évidemment —, je faisais quelque chose d’horrible et ces hommes allaient voir une absence de conjoint apparente comme une invitation. Je me sentais sale, égoïste et, dans les pires moments, comme si je méritais toutes les insultes que ledit petit ami avait proférées à mon endroit; une chose que je reconnais aujourd’hui comme du détournement cognitif («gaslighting») à son meilleur.

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Il est important de comprendre que l’interaction humaine dépasse les instincts les plus primaires.

Je veux éliminer toute notion de sexualité et d’attraction de ces conversations. Les interactions entre les sexes semblent toujours se résumer à la sexualité — à un niveau tel qu’il est considéré moralement corrompu pour une femme de ne pas penser à la façon dont son corps, son langage corporel et son comportement général peuvent affecter la personne à qui elles parlent. Ce concept, quand on y réfléchit vraiment, est complètement absurde.

Plus profondément encore, le concept d’une femme sexualisée simplement parce qu’elle existe est en train de devenir une perspective de plus en plus insidieuse. La dernière nouvelle impliquant Billie Eilish, une mineure qui s’efforce de tout faire pour ne pas être sexualisée, est la preuve que les «trolls» prendront le corps d’une femme dans n’importe quel état comme une invitation à le commenter, le fixer bêtement du regard et à se masturber à leur guise.

La liste d’absurdités continue. Il y a quelques semaines, un reportage portait sur l’histoire d’un pasteur aux États-Unis qui a demandé aux femmes de ne pas exposer leurs épaules à l’église. Cela visait à maintenir la «pureté» de la congrégation et à empêcher les hommes d’avoir des pensées sexy à propos des épaules; parce que je suppose que ça existe. Bien sûr, ce sont les femmes qui en sont fautives et ce, parce qu’elles existent, purement et simplement.

Il est maintenant clair que le fait d’être une femme n’importe où, dans n’importe quelle situation, est une invitation à nous réduire à notre sexualité.

Le mouvement #MeToo est plein d’exemples. À travers les années, blâmer les vêtements suggestifs et prétexter qu’«elle le voulait bien» ont été les arguments officieux d’hommes sans scrupules qui croient fermement que l’apparence extérieure d’une femme est une raison suffisante pour l’exploiter et l’abuser sexuellement. Ceci est particulièrement vrai auprès des femmes de couleur, qui subissent du harcèlement sexuel et des agressions à un rythme alarmant en raison de stéréotypes concernant leur supposée «hypersexualité».

Bien que #MeToo ait aidé à approfondir une partie de la conversation sur ces questions, il est inquiétant de voir que certains hommes ont justifié leur comportement pernicieux par le droit d’existence d’une femme.

Il est maintenant clair que le fait d’être une femme n’importe où, dans n’importe quelle situation, est une invitation à nous réduire à notre sexualité. Peu importe que nous voulions marcher dans les rues, aller à l’église ou avoir une conversation en paix avec un étranger. Que Dieu nous garde de quitter également notre maison sans un chaperon, et si vous êtes une femme de couleur, que Dieu vous préserve de faire quoi que ce soit. Ce n’est pas étonnant que les personnes avec un étrange fétichisme d’épaules à l’église soient les mêmes que celles qui considèrent le partenariat romantique comme une forme de «droit de propriété respectable». Elles sont trop occupées à vouloir surveiller et policer nos corps pour respecter le fait que les femmes ont des limites.

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Il peut être difficile pour certaines femmes d’abandonner le concept de «propriété».

Je ne participerai pas à tout cela. En tant que femme qui refuse d’être réduite à ses larges épaules de nageuse, je ne veux faire partie de cette idée patriarcale voulant qu’une femme mariée ne soit respectée que par la présence de son mari. J’ai mieux à faire que de jouer un rôle pour lequel je n’ai même pas auditionné.

Je sais qu’il est difficile pour certaines femmes d’abandonner le concept de «propriété», surtout lorsqu’il semble être le moyen le plus facile d’éviter d’avoir de l’attention non sollicitée. Il s’agit toutefois d’une pièce du casse-tête, d’une occasion d’apprendre qui peut aider la société à considérer chaque personne comme ayant de la valeur. Il est important de comprendre que l’interaction humaine dépasse les instincts les plus primaires.

Au fait, j’ai parlé du gars du gym à mon mari. Il n’a même pas levé les yeux de son téléphone quand je lui ai dit. J’ai évoqué le fait que je ne l’avais pas mentionné dans notre conversation comme une confession, mes terribles relations précédentes et mon sentiment de «culpabilité patriarcale» se glissant à travers chaque mot.

«Cool», a-t-il dit nonchalamment, comme si je lui lisais le menu d’un restaurant. C’était la réponse parfaite. Je pense que nous méritons tous d’être libérées de ce sentiment de culpabilité.

Ce texte initialement publié sur le HuffPost Canada a été traduit de l’anglais.

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