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21/09/2020 17:20 EDT | Actualisé 22/09/2020 10:15 EDT

Pourquoi les Asiatiques de l'Est portaient-ils des masques bien avant la COVID-19?

Alors que le bilan de la pandémie de coronavirus s'alourdit, voici ce que l'on peut apprendre de pays tels que la Chine, le Japon et la Corée du Sud à propos du port du masque.

Ayant grandi en Corée du Sud, Jamie Cho savait depuis l’enfance que si elle tombait malade, elle devait mettre un masque, même s’il ne s’agissait que d’un simple rhume.

«Mes parents m’ont dit que c’était pour me protéger et pour protéger les autres», explique-t-elle au HuffPost. «J’en voyais aussi d’autres porter des masques, surtout en hiver.»

Les masques n’étaient pas seulement un accessoire médical, souligne-t-elle. Pour plusieurs personnes, ils avaient un but esthétique: une femme pouvait en mettre un pour couvrir son visage sans maquillage en allant faire des courses, ou une star de la K-Pop pouvait en mettre un pour éviter d’être repérée par ses fans dans un aéroport.

Cho se souvient bien clairement que lorsque sa famille a déménagé à New York, sa mère lui a dit qu’elle devait arrêter de porter des masques en public parce que les gens penseraient qu’elle était malade ou la regarderaient d’une drôle de façon.

«Elle avait peur que j’aie davantage l’air d’une étrangère que je ne l’étais déjà à l’époque en tant que jeune immigrée», se souvient l’étudiante. «C’est pour cette raison que je n’ai jamais porté de masque dans un pays occidental avant la COVID.»

Le fait de porter un masque est une seconde nature pour les immigrants d’Asie de l’Est comme Cho. Mais aux États-Unis comme ailleurs, d’autres n’ont pas accepté si facilement la recommandation des autorités de porter un masque. Aux États-Unis, ces directives ont provoqué une querelle à l’échelle nationale à propos de la santé publique et des libertés civiles. Certains refusent de porter des masques, affirmant que cela va à l’encontre de leur liberté individuelle. Les revendicateurs les plus bruyants du mouvement anti-masque ont qualifié les masque d’«inconstitutionnels», d’«autocratiques» et de «muselières».

Pendant ce temps, dans les pays d’Asie de l’Est, la majorité de la population s’est rapidement adaptée au port du masque (ou le portait déjà au départ) ― ce qui, selon les experts, a contribué à réduire le taux de mortalité lié à la COVID-19.

Naturellement, ce faible taux ne se résume pas qu’au port du masque: par rapport aux pays occidentaux, les pays d’Asie de l’Est ont tendance à avoir un taux d’obésité beaucoup plus faible, un facteur de risque majeur pour les cas graves de COVID-19. Des études préliminaires ont également suggéré que les Asiatiques de l’Est pourraient avoir développé une immunité contre le virus, étant donné l’histoire des coronavirus émergeant en Asie de l’Est.

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Les piétons portant des masques sont monnaie courante en Corée du Sud.

Mais à la lumière de preuves manifestes soutenant l’efficacité des couvre-visages, il est probablement juste de dire que les masques ont aussi aidé.

Prenons l’exemple de Hong Kong.

«Puisque l’habitude était déjà présente ici, il n’a pas été nécessaire pour le gouvernement de rendre obligatoire le port du masque pendant longtemps, car le public avait déjà largement adopté leur utilisation», a déclaré Ria Sinha, chercheuse au Center for the Humanities and Medicine à l’Université de Hong Kong. (Sinha dirige actuellement un projet d’archive portant sur la COVID-19.)

Le port du masque présent depuis longtemps

Tout comme le mouvement anti-masque aux États-Unis remonte à la pandémie de grippe de 1918 (oui, il y a eu des protestations contre les ordonnances gouvernementales à l’époque), il en va de même pour la tendance à porter un masque en Asie de l’Est.

Au cours de ces années de pandémie, le port du masque a été largement encouragé dans les pays occidentaux avant d’être exporté vers le Japon.

«Il est resté au Japon, mais il a disparu en Occident», affirme Mitsutoshi Horii, professeur de sociologie à l’Université de Shumei au Japon, qui travaille actuellement sur un campus à l’étranger, au Chaucer College en Angleterre. «Au Japon, à cette époque et de nos jours, les gens sont généralement préoccupés par la transmission aérienne du virus, alors les gens portent des masques dans l’espoir de réduire le risque d’infection.»

Des années plus tard, lorsque le vaccin contre la grippe a été mis au point, le gouvernement japonais a déclaré qu’il était plus important de se faire vacciner que de porter un masque; même ainsi, l’utilisation enthousiaste du couvre-visage a continué dans le pays insulaire.

En Chine, le port du masque pour contrôler les épidémies était déjà pratiqué avant. En 1910 et 1911, les citoyens ont été encouragés à porter des masques pour lutter contre l’épidémie de peste pulmonaire en Mandchourie. Au moment où la peste s’est enfin atténuée, plus de 60 000 personnes en étaient déjà mortes dans le nord-est de la Chine moderne, ce qui en a fait l’une des plus grandes épidémies du monde à l’époque.

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Une illustration de la Faucheuse (allégorie de la mort) au-dessus de la Mandchourie, publiée dans Le Petit Journal, en France, en 1911.

Malgré tout, les masques ont aidé le pays à éviter plus de morts. Tout comme dans le cas de la pandémie de COVID-19, un confinement et des restrictions de voyage ont été mis en œuvre pour réduire le taux d’infection.

Le port du masque est également devenu de rigueur, a déclaré Christos Lynteris, maître de conférences au département d’anthropologie sociale qui étudie les épidémies à l’Université de St. Andrews en Écosse.

«C’est au cours de cette épidémie que le masque a été adapté à des fins de lutte contre la propagation de la maladie et utilisé pour la première fois par les médecins, les infirmières, le personnel de santé et le grand public», explique Lynteris au HuffPost.

L’invention du masque anti-épidémique a été attribuée au Dr Wu Lien-teh, un médecin chinois formé à Cambridge, qui a dirigé des opérations anti-peste dans la région au nom de la Chine.

Selon Lynteris, les masques de Wu ont été bien accueillis au niveau international. L’initiative de santé publique a été couverte par la presse du monde entier; des photos de travailleurs combattant la peste, masques au visage, ont notamment fait sensation sur la scène internationale.

«Après la fin de cette épidémie, Wu est resté l’épidémiologiste le plus expérimenté de Chine sous la nouvelle république», ajoute Lynteris. «Il a continué à développer le masque, qui est devenu un outil commun de contrôle des épidémies dans le pays au cours des trois décennies suivantes.»

Le masque lui-même est devenu un symbole de la modernité médicale dans les pays d’Asie de l’Est, déclare Lynteris. Les gens portent des masques en hiver pour se protéger de la grippe. Ils en enfilent un au printemps pour éviter le rhume des foins. Les masques offrent également une protection contre la pollution atmosphérique et réduisent la propagation des germes dans les métros bondés et mal ventilés.

Il y a aussi une composante éthique. Les Asiatiques de l’Est portent des masques pour leur propre santé, oui, mais aussi principalement par respect pour les autres.

Les immigrants issus des communautés de la diaspora d’Asie de l’Est font souvent de même, malgré la stigmatisation pratiquée par certains. (Au début de l’épidémie de COVID-19, lorsque l’utilisation des masques était moins répandue, de nombreuses personnes d’origine asiatique craignaient justement que le port d’un masque n’attire l’attention inutilement sur eux, étant donné la hausse des attaques xénophobes et de la discrimination.)

Un grand nombre de gens ont réagi en portant des masques très tôt dans l'épidémie. Les magasins ont été vidés et les masques sont devenus rares. Des files d'attente pour acheter des masques ont été observées à travers l'Asie – à Hong Kong, en Corée du Sud et au Japon, entre autres.Ria Sinha, chercheuse senior à l'Université de Hong Kong

Bien que l’histoire du port du masque remonte à au moins un siècle, les experts affirment que celui-ci n’a pas atteint son apogée dans les pays d’Asie du Sud avant l’épidémie de SRAS de 2002-2003. Le syndrome respiratoire aigu sévère, également une maladie à coronavirus, a été présent environ six mois car il s’est propagé dans plus de deux douzaines de pays d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud, d’Europe et d’Asie avant d’être éradiqué en juillet 2003.

Le SRAS a solidifié la place du masque comme un outil quotidien, explique Sinha. Lorsque la COVID-19 a frappé, les Asiatiques de l’Est ont mis un masque de leur propre gré.

«L’héritage laissé par le SRAS en 2003 a entraîné une adoption beaucoup plus rapide du port du masque pour la protection personnelle lorsque la COVID-19 est apparu», dit-elle. «C’est une sorte de contrat social. Une masse de gens ont réagi en portant des masques très tôt dans l’épidémie. Les magasins ont été vidés et les masques sont devenus rares. Des files d’attente pour acheter des masques ont été observées à travers l’Asie – à Hong Kong, en Corée du Sud et au Japon, entre autres.»

La réticence de certains peut être liée à la promotion de l’individualisme plutôt que du collectivisme

À Hong Kong, où le nombre de cas de COVID-19 est demeuré faible, dans l’ensemble, les masques sont portés par presque tout le monde, sans grande pression de la part du gouvernement. Selon une étude portant sur 1000 participants, en mars, 99% des gens ont déclaré porter des masques en quittant la maison ― contre 61% lors du premier sondage en janvier.

Avant la COVID-19, si vous n’utilisiez pas de masque dans les lieux publics quand vous étiez malade ou au plus fort de la saison de la grippe, vous vous faisiez regarder de travers par plusieurs personnes, selon Judy Yuen-man Siu, professeur agrégé de sciences sociales à l’Université polytechnique de Hong Kong. Siu a suivi l’utilisation du masque à Hong Kong à la suite de l’épidémie de SRAS.

«Si vous vous comportez contre les normes sociales à Hong Kong en ne portant pas de masque dans les espaces publics, vous devenez un “autre déviant” et vous pourriez donc devoir affronter les visages sévères de la population», déclare-t-elle.

Dans le contexte d’une épidémie, le fait de ne pas porter de masque dans un pays d’Asie de l’Est est considéré comme «antisocial, irresponsable et dangereux pour soi-même et pour les autres», explique Lynteris. Au Japon, même la mascotte anti-coronavirus, un chat nommé «Koronon», porte un masque.

Le port du masque s’est peut-être parfaitement intégré à la vie quotidienne en Asie de l’Est car la plupart des pays ont un penchant collectiviste, dit Sinha. Les gens donnent généralement la priorité au groupe par rapport à eux-mêmes. Porter un couvre-visage lorsque vous êtes malade ou près de personnes vulnérables signifie être un bon citoyen.

Les sociétés occidentales ont tendance à être plus individualistes, mettant l’accent sur les désirs de l’individu plutôt que sur les besoins du groupe dans son ensemble.

«Un mandat empiète sur ma liberté personnelle; c’est mon droit individuel de ne pas en porter», pourrait dire un anti-masque en réponse à la recommandation des autorités de la santé publique.

S’il y a certainement une diversité à travers l’Asie de l’Est quant à la réalité des sociétés collectivistes, «le legs laissé par les différentes épidémies de maladies et le caractère plus “citoyen” de la communauté est important», relate Sinha.

«Les pays d’Asie de l’Est ont également une plus grande proportion de familles élargies que les pays occidentaux, ce qui signifie que les gens sont plus susceptibles d’adopter des mesures de santé publique s’ils comprennent que c’est pour leur propre bien», ajoute-t-elle.

L’argument des «droits individuels» contre les masques a une longue histoire aux États-Unis. Lors de la pandémie de 1918, on rapportait dans toutes les villes la présence de «mask slackers», c’est-à-dire de gens ne respectant pas la loi, qui étaient par la suite arrêtés. À San Francisco, la «Ligue anti-masque de 1919» a même été créée.

En 2020, le «sentiment anti-masque» est bien vivant, en partie à cause des messages contradictoires diffusés par les autorités. Ce n’était pas seulement un défi logistique de dénicher suffisamment de masques; pendant des mois, les scientifiques et les médecins ont débattu de l’utilité réelle des couvre-visages.

De nombreux dirigeants occidentaux étaient initialement sceptiques quant au port du masque étant donné l’absence de précédent. Le fait d’adopter le port du masque exigerait un «grand ajustement» dans notre pays, a fait remarquer le chancelier autrichien Sebastian Kurz en avril, car «les masques sont étrangers à notre culture». (Un argument aussi entendu au Québec.) Le président Trump a finalement mis un masque en public en juillet après quatre mois de résistance, mais il a continué depuis à exprimer son scepticisme à propos du masque.

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En avril, ces manifestants de l'État de Washington et du Maryland ont porté des masques endommagés pour protester contre les recommandations du gouvernement et le confinement à la maison.

Les manifestations se poursuivent, mais six mois après le début de la pandémie, le masque est considéré comme «l’outil de santé publique le plus puissant» contre le coronavirus dont dispose le pays, du moins jusqu’à ce qu’un vaccin soit développé et largement distribué. Le directeur du Centers for Disease Control and Prevention, Robert Redfield, l’a souligné en s’adressant aux législateurs américains plus tôt cette semaine.

«Nous avons des preuves scientifiques claires de leur efficacité et ils sont notre meilleur outil de protection», a déclaré Redfield. «J’irais même jusqu’à dire que ce masque est un moyen plus sûr pour me protéger contre la COVID que si je recevais un vaccin COVID.»

En d’autres termes, il faudra mieux apprendre à être confortable avec un masque, puisque nous devrons probablement les porter en public encore un bon moment.

Il pourrait être bénéfique d’envisager le côté positif du masque et de prendre exemple sur les Asiatiques de l’Est, a déclaré Horii.

«Les moments que l’on vit actuellement pourraient encourager les Occidentaux à réfléchir à leurs propres normes et valeurs», a-t-il déclaré. «Plutôt que de demander pourquoi les habitants d’Asie de l’Est portent des masques, nous devrions demander aux Occidentaux pourquoi ils ne les ont pas portés jusqu’à récemment et pourquoi certains y résistent. Les Japonais le font depuis un siècle!»

Jamie Cho, l’étudiante sud-coréenne, avait cessé de porter des masques depuis son émigration aux États-Unis. Elle est plus qu’heureuse d’en porter un aussi longtemps qu’elle en a besoin maintenant.

Elle admet qu’elle observe parfois le mouvement anti-masque et se demande pourquoi tant de gens gaspillent leur énergie sur la question.

«Pourquoi protester contre quelque chose qui vous protège et protège les autres?» questionne-t-elle. «Les masques ne sont pas politiques, pas plus que la santé et la sécurité des autres.»

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l’anglais.