TÉMOIGNAGES
03/09/2019 16:30 EDT

Pourquoi je veux parler des 500 $ et plus que je dépense chaque année pour m’épiler

La seule personne qui ait besoin de valider mon existence poilue, c’est moi. Oui mais…

Courtoisie
Natalie Daher

Après un autre lundi de reportage, j’ai regagné le siège en cuir usé d’un salon esthétique du centre-ville. La dame qui m’épile les sourcils m’a grondée pour un récent faux-pas de rasage alors que je ruminais sur le fait que je travaille toujours davantage pour gagner moins. Poil par poil, arrachage par arrachage, et en une séance de 15 minutes, elle a façonné mes sourcils en un genre d’arc maléfique que je n’aurai probablement pas l’occasion d’arborer au cours d’une «date» ce soir.

La fin de semaine précédente, j’avais chillé près d’un lac dans un voyage en camping 100% féminin. On a parlé de pas mal de nos activités - le tir à l’arc, l’escalade, le paddleboard - mais aussi de nos «buissons». L’une des campeuses nous a ainsi confié qu’elle avait «manqué de temps» et donc, qu’elle avait un maillot de bain dépareillé, un pubis non épilé et un fort désir d’«envoyer valser le patriarcat». J’ai remarqué que, moi aussi, j’avais plein de poils, bien que je m’étais rasée le long de ma démarcation de bikini, créant ainsi une constellation de brûlures de rasoirs. 

Tout comme l’arrachage de sourcils, la brûlure de rasoir était douloureuse. Mais contrairement à ma capacité à déplorer que j’existe dans un monde bâti pour les hommes, je me retrouve habituellement à court de mots quand il s’agit de parler d’épilation.  

Le stigma rattaché aux poils qui couvrent tant de parties du corps féminin me coûte de l’argent, ce qui est un sujet dont je n’ai aucun problème à discuter.

Mais pourquoi même les femmes parmi les plus audacieuses et confiantes que je connaisse chuchotent encore lorsqu’elles doivent révéler qu’elles aussi portent une lame de rasoir à leur joue?

Si ça enlève les poils, je l’ai probablement essayé. Votre rasoir de base avec mousse de rasage, je l’ai essayé c’est certain. J’ai blanchi mes poils, les ai retirés à la cire, à la pince, au rasoir. J’ai utilisé des crèmes dépilatoires, un mot à la mode pour une crème odorante qui retire votre poil sans douleur et brûle si vous la laissez trop longtemps. J’ai passé un temps considérable, et dépensé pas mal d’argent, à temporairement éliminer chaque cellule morte sur mon corps, et tout ça pour quoi? Une douce peau de bébé? Une peau sur laquelle le maquillage s’applique mieux? Du sexe qui restera le même que j’arbore une belle piste d’atterrissage ou un buisson fou? Au passage, j’apprécie vos recommandations pour une épilation au laser ou par électrolyse, mais contrairement aux Kardashian, je n’en ai pas les moyens. 

Piotr Marcinski / EyeEm via Getty Images

Retirer mes poils est devenu tellement habituel que c’est presque rendu comme me brosser les dents. Et à l’instar de la plupart de mes rituels d’entretien, ça me coûte cher. J’ai dépensé des frais mensuels dans des rasoirs de qualité, puis j’ai demandé au dermatologue un gel pour traiter mes inévitables brûlures. Je me suis enlevé du poil la moitié de ma vie. Est-ce que je peux raisonnablement faire demi-tour maintenant? 

J’étais destinée à être poilue, je crois, et ce, en raison de ma génétique. Mon père est originaire du Liban et ma mère a des ancêtres irlandais. Je blâme l’ADN de papa pour l’apparition de poils à des endroits qui sont considérés comme moins acceptable pour les femmes en Amérique. J’ai listé mentalement chaque personne célèbre ayant des origines libanaises, et à l’exception de Tony Shalhoub, ils n’ont pas de moustaches. Shakira n’a pas de moustache. Salma Hayek, si ce n’est pour son rôle au cinéma de Frida Kahlo, pratique une épilation conventionnelle et vraiment efficace. Amal Clooney se fait indéniablement les sourcils. 

Quand j’ai eu 15 ans, un garçon assis à notre table, et qui n’hésitait pas à l’occasion à flirter ou se moquer de moi, m’a demandé si je me laissais pousser une petite barbichette. J’avais joué avec la tondeuse à piles de ma mère, achetée après l’avoir vue à la télé; sans grand talent apparemment.

Bien avant mon adolescence, j’étais déjà habituée à altérer ce dont la nature m’avait pourvue. À l’âge de 10 ans, je me suis pour la première fois épilée les sourcils à la cire, et à l’âge de 11 ans, j’ai commencé à colorer le duvet de ma lèvre supérieure. Peu après, ma mère a suggéré - ou devrais-je dire a insisté - pour que je commence à me raser les jambes, mais seulement jusqu’au genou. La dernière condition de cette directive n’a pas duré longtemps.  

Lors d’une soirée estivale au golf miniature, deux cousins branchés et plus âgés ont suggéré que je m’y prenne au rasoir absolument partout. J’aurais bientôt les jambes parfaites des femmes que j’avais vues dans les publicités «Nair» pour rasoirs. Le truc bizarre, c’est que la plupart de ces produits n’avaient pas marché pour moi. Ma chevelure, décrite comme «magnifique» par ma famille et «massive» par un coiffeur, était grossière. Et mes poils pubiens m’avaient causé aussi bien du stress que de l’embarras, et ça m’a bien pris 26 ans pour me sentir confortable avec un «buisson», un homme, et du sexe réunis. 

Bien que j’aie passé la majorité de ma vie depuis le secondaire à rejeter activement le «male gaze» [ndlr: regard masculin] en portant des vêtements repoussant pour les hommes et en exprimant ouvertement des opinions féministes, je n’arrive pas à saisir pourquoi à 26 ans je continue à retirer presque la totalité de mes poils. Ce n’est pas un rituel quotidien. Pourtant une seule session d’arrachage de sourcils peut me coûter 30 minutes - du temps que j’aurais pu passer à rejeter les normes patriarcales au lieu de les renforcer. 

Aucun homme avec lequel j’ai couché ou «daté» n’a jamais fait aucun commentaire sur mes poils - et s’il l’avait fait, bon débarras - mais avant chaque sortie du samedi soir ma peau est aussi glissante que celle d’un phoque.

Mes amis, j’imagine, soutiendraient mon choix de faire l’éloge de mes poils plutôt que de les voir incarnés à la plage. 

Bon nombre de femmes à Brooklyn, où je vis, révèlent des dessous de bras ou des jambes touffues dans les cours de yoga ou même dans des clubs. Je me rappelle m’être sentie reconnue quand Ilana Glazer a insisté pour montrer ses poils pubiens, quoique pixelisés, durant un des premiers épisodes de la série télé Broad City. Plus tôt cet été, la chanteuse Halsey a fait les manchettes pour avoir assumé ses poils d’aisselles sur une couverture des Rolling Stones. Le progrès est, bien entendu, graduel. 

Les poils corporels des femmes restent politiques, encore utilisés comme des revendications par la seconde vague de féministes lors des manifestations et des combats pour l’obtention de l’égalité des droits. 

Il y a quelques années, un homme appelé Andrew a écrit dans le New York Times sur les femmes qui rasaient leur visage. Je continue à me questionner quant au pourquoi cet article se trouvait dans la section «Style». Était-ce une tentative de normaliser ce que je commençais à faire - influencée par la recommandation d’un site web et d’un rasoir japonais déniché sur Amazon?

Piotr Marcinski / EyeEm via Getty Images

J’ai souvent lutté pour voir mes poils comme autre chose qu’un fardeau. Je pense aux autres façons dont je pourrais utiliser mes cellules cérébrales sans me pencher sur les lumières d’un miroir grossissant. Mais malgré tout, je mets encore 500 dollars de côté par an pour m’épiler. Je peux compter sur ma meilleure amie d’enfance qui a reçu une formation d’esthéticienne. Je la vois occasionnellement pour des services tels que le dermaplaning (une technique de rasage du visage) ou pour l’épilation de sourcils à la cire. Nous sommes particulièrement proches. Elle s’est portée volontaire pour me raser les aisselles quand j’étais ado parce que nous avions toutes les deux remarqué l’apparition d’une petite ombre. Elle m’a même fait ma première (et dernière) épilation de bikini à la cire à son spa médical. 

Arrivée à la mi-vingtaine, je dépense moins d’énergie à obséder sur tout ça. Je me suis libérée des recherches Google comme «femmes avec des favoris» afin de ne plus être effarée par les images sur lesquelles je tombais et qui dépassais ce que j’étais capable de regarder. Mais je réserve encore du temps chaque semaine à dénicher les poils récalcitrants. Et je paye encore au moins 30 dollars tous les deux mois pour un suivi professionnel en plus du rasage de bikini hebdomadaire qui entraîne souvent des saignements. 

Bien que je me plaise à fantasmer sur un moi tout droit sorti d’un film romantique de Nancy Meyers, velue et enveloppée de sous-vêtements en lin, je ne suis pas capable de secouer ma routine. Pourtant, la seule personne qui ait besoin de valider mon existence poilue, c’est moi, mais pour l’instant... la douleur de maintenir une arcade sourcilière décente me demeure encore acceptable. 

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l’anglais.