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28/07/2020 14:38 EDT

Pourquoi j’ai décidé de me faire poser des implants mammaires… puis de les faire retirer

Après l'opération, mon chirurgien m'a dit: «Ils font la taille que j’estimais vous convenir.» Ces mots sont restés gravés dans ma mémoire.

Quand j’ai lu que Chrissy Teigen avait récemment fait retirer ses implants mammaires, je me suis mise à chercher sur Google des photos de mes propres seins.

Pendant le confinement, entre danser au son du Club Quarantine de DJ D-Nice et organiser des vidéoconférences pour mon chat (qui n’en a rien à faire), je pense que j’ai eu trop de temps à tuer. Mais ça n’empêche pas que j’ai eu de bonnes raisons de faire cette recherche en ligne.

Me voici face à des images de moi à 20 ans, dans mon premier rôle, en train de m’ébattre au milieu d’un lac dans mon plus simple appareil. Il y a aussi des photos de moi presque 30 ans plus tard, dans un épisode de Mon Oncle Charlie, avec des seins presque deux fois plus gros que dans les premières photos.

Avec l’aimable autorisation de Jamie Rose
L’autrice à l’âge de 19 ans, avant les implants, sur le tournage de son premier film, Survivance.

Tout ça parce que quelqu’un m’a dit un jour: «Tu serais canon si tu avais de plus gros seins.»

Et ce n’était pas un homme.

C’était à la fin des années 1980. J’avais 29 ans. Même si cette décennie était celle des extrêmes – cheveux longs, épaules larges –, je ne pensais pas avoir besoin de plus gros seins pour améliorer ma vie professionnelle et amoureuse. J’étais l’une des stars du feuilleton télévisé Falcon Crest. Johnny Carson m’avait interviewée dans son émission, The Tonight Show. J’avais ma propre série diffusée à une heure de grande écoute, Lady Blue, où je jouais le rôle d’une flic sexy (c’est Clint Eastwood qui m’a appris à tenir une arme). J’étais même apparue seins nus dans quelques films, mes seins étant assez petits pour que cette nudité partielle ne me pose pas de problème. J’avais la célébrité, la beauté, l’argent et les hommes, mais rien ne pouvait combler mon manque d’assurance. Alors, quand mon amie a présenté la possibilité de la perfection avec son commentaire sur mes seins, j’ai cru qu’en «arrangeant» mon apparence extérieure, le reste suivrait à l’intérieur.

Avec l’aimable autorisation de Jamie Rose
Reta, la mère de l’autrice, alors danseuse professionnelle.

Il faut dire aussi que j’avais grandi dans l’ombre d’une mère splendide.

Rousse, les traits fins, les jambes longues, Reta avait fait partie de la troupe des Rockettes, au Radio City Music Hall, et dansé dans des émissions de variété et des comédies musicales. L’un de mes premiers souvenirs est lié aux coulisses de la comédie musicale Guys and Dolls. Les danseuses me cajolaient tout en s’affairant à ajuster leur costume, entre rires et chuchotements, avec leurs faux-cils, leurs plumes, leurs paillettes et leurs strass. Un parfum de laque et de transpiration flottait dans l’air. Elles étaient radieuses, magiques, puissantes. À l’époque déjà, je voulais être comme elles.

J’ai hérité des boucles rousses de ma mère mais, quand j’ai grandi, elles se sont transformées en frisottis indomptables. J’étais ronde (ou forte, dirait-on aujourd’hui) et maladroite, systématiquement la dernière à être choisie lors de la constitution d’une équipe sportive, et j’avais des broches. Bref, je me sentais comme le vilain petit canard du cygne qu’était ma mère.

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Reta avait une poitrine de taille moyenne et rembourrait ses soutiens-gorge pour la scène. Parfois, j’allais dans son placard pour emprunter ses coussinets en mousse, et je défilais en chemise de nuit en flanelle dans un spectacle érotique de préadolescente.

J’observais longuement les soutiens-gorge des pages lingerie pour adolescentes, rêvant du jour où ma poitrine se mettrait à pousser. Le jour où mon pédiatre a dit à ma mère que j’étais «en fleur», je me suis sentie très fière! Je l’ai suppliée de me commander un soutien-gorge blanc en coton (taille AAA) avec un petit bourdon cousu sur l’une des bretelles. Il me grattait, mais je le portais tout le temps.

Le début de l’école secondaire a été une époque miraculeuse pour moi. J’ai grandi d’un coup et mon embonpoint de bébé a fondu. Je lissais mes cheveux frisés au sèche-cheveux et je n’avais plus besoin de porter de broches. Mes seins se sont épanouis pour devenir de petites fleurs (des mini roses, tout au plus), mais j’avais enfin de la poitrine. Un monde nouveau s’ouvrait et les garçons commençaient à me remarquer. Tout à coup, j’étais traitée comme une jolie fille. Pourtant, la désagréable sensation de ne pas être à la hauteur persistait.

Avec l’aimable autorisation de Jamie Rose
L’autrice à 10 ans.

C’est pourquoi, des années plus tard, quand mon amie m’a parlé des implants mammaires, sa suggestion a résonné en moi. J’étais toujours celle qui voulait devenir aussi belle que sa mère et autres danseuses magiques et étincelantes. Celle qui croyait encore que si l’on pouvait améliorer l’extérieur, l’intérieur deviendrait «suffisant.»

Mon amie m’a mise en relation avec un chirurgien plastique qui avait une attitude chaleureuse. Je lui ai tout de suite fait confiance. Je lui ai dit que je ne voulais rien de trop gros. Je voulais juste que mes seins aient l’air plus ronds, un bonnet B peut-être. Il m’a assuré que l’opération était simple, pas plus compliqué que de se faire percer les oreilles, que mes nouveaux seins seraient indestructibles et dureraient une vie entière. Je me suis vue en Super Woman pulpeuse, et puis je me suis imaginée en train de me décomposer dans mon cercueil, avec de la poussière, des ossements et deux ballons de silicone intacts. Que penseraient les civilisations futures quand elles découvriraient ma tombe?

Quand il a enlevé les bandages, j’étais horrifiée.

Mes seins étaient énormes. On aurait dit des raisins surdimensionnés. Il m’a dit de ne pas m’inquiéter, qu’une fois le gonflement retombé, j’aurais le bonnet B que j’avais demandé.

Pendant 25 ans, je me suis sentie comme un imposteur.

Trois mois plus tard, j’en étais toujours à un bonnet D. Quand je me suis plainte, il a fait semblant d’être surpris. «Je ne les trouve pas trop gros», a-t-il répondu. «Ils font la taille que j’estimais vous convenir.»

Ces mots sont restés gravés dans ma mémoire. La taille qu’il estimait me convenir.

Comme je ne voulais pas subir une autre opération, j’ai gardé mes nouveaux seins de pin-up.

J’ai eu du mal à m’adapter. Quand je m’allongeais sur le ventre, j’avais l’impression d’être sur un matelas gonflable. Quand je courais ou dansais, ils se balançaient et me tiraillaient, sauf si je portais un soutien-gorge de sport. Chaque fois que je portais un vêtement près du corps ou un décolleté, les hommes regardaient fixement ma poitrine.

J’ai enfin pris toute la mesure de la fameuse réplique: «Hé, ho, mes yeux sont plus hauts.»

J’ai commencé à enseigner le yoga, une discipline que j’avais étudiée pendant des années, mais j’étais envahie d’un profond malaise: j’étais là, avec mes seins en plastique posés sur ma poitrine comme des beignes sur une assiette, prêchant le bien-être et la spiritualité. Pendant 25 ans, je me suis sentie comme un imposteur.

Avec l’aimable autorisation de Jamie Rose
L’autrice à l’âge de 55 ans (avant le retrait des implants).

Puis, en 2017, une mammographie a révélé que l’un de mes implants avait peut-être éclaté. Un examen IRM a finalement montré qu’ils étaient intacts, mais j’ai appris suite à des recherches en ligne que ces ruptures n’étaient pas toujours détectées.

Que faire quand on a une peur bleue? J’ai décidé de rencontrer un chirurgien de renom dans un bâtiment luxueux. Je lui ai annoncé que j’en avais assez, que je voulais qu’on me retire mes prothèses, mais il a tout fait pour m’en dissuader. Il m’a affirmé que je serais très malheureuse si je les retirais sans les remplacer par autre chose. «Ils auront l’air de coussins sans rembourrage», a-t-il résumé (avec un manque de tact flagrant).

Comment pouvait-il savoir ce qui me conviendrait?

Je lui ai alors demandé si on pouvait faire un lifting mammaire. «Vous voulez vraiment avoir des cicatrices?» a-t-il demandé sur un ton méprisant, comme si je lui avais parlé de me faire mettre des cornes. J’avais déjà vu des cicatrices de ce genre sur des amies et elles ne semblaient pas si terribles. Pourtant, je me suis dit que c’était un spécialiste, et qu’il devait avoir raison. Pourquoi continuais-je à abdiquer mes besoins et mes désirs en présence d’une figure d’autorité, en particulier masculine, alors que je savais ce que je voulais? Comment pouvait-il savoir ce qui me conviendrait?

Mon compagnon et des amis proches m’ont incitée à faire enlever les implants sans les remplacer. Ils ne se souciaient que de ma santé, pas de ce à quoi je ressemblais nue. Mais je n’étais pas prête. Malheureusement, j’étais encore sous le charme de l’esthétique voluptueuse hyper-féminine de la danseuse de revue: le décolleté généreux, les hanches arrondies et la taille de guêpe qui caractérisent tant de femmes que j’admirais, comme Lily St Cyr, Gypsy Rose Lee et Dita von Teese…

J’ai donc décidé de remplacer mes implants.

Et, une fois encore, bien que j’aie demandé au docteur de les rétrécir, à la fin de l’opération mes seins étaient tout aussi gros. Je suis passée de Falcon Crest à Alerte à Malibu… dans une ambiance qui rappelait Un jour sans fin.

Au bout de quelques semaines, mon sein droit a subi une complication que l’on appelle contracture capsulaire. Les tissus cicatriciels autour de l’implant s’étaient durcis et l’avaient déplacé. Une boursouflure rouge de la taille d’une pièce de monnaie est ensuite apparue. Je me suis précipitée chez le médecin pour la faire examiner, et son visage trahissait une inquiétude qui n’augurait rien de bon. Il m’a dit que j’avais une infection et que l’implant devait être retiré le plus vite possible.

En salle de réveil, l’infirmière était solennelle. Quand je lui ai demandé comment ça s’était passé, elle a répondu: «Vous avez perdu beaucoup de tissu. Il a vraiment récuré votre sein.» Elle a précisé que le chirurgien avait dû poser un implant plus grand, histoire «d’égaliser» les choses.

Cette fois, au moment de la cicatrisation, ma poitrine ressemblait à une double bulle avec des vagues. Il y avait aussi un creux sur le côté droit, là où l’infection s’était produite. Mon compagnon se voulait rassurant, mais je savais bien que le résultat n’était pas brillant. J’ai commencé à me remettre en question, en me demandant si j’avais commis une terrible erreur en ne faisant pas retirer les implants comme je l’avais envisagé au départ.

Un an et demi plus tard, le 24 juillet 2019, le laboratoire pharmaceutique Allergan a lancé un rappel volontaire de ses implants texturés Biocell en raison de l’accumulation de preuves sur leur lien avec les lymphomes BIA-ALCL. Je suis allée chercher les étiquettes des implants que le cabinet m’avait données en guise de preuves d’achat: à gauche, Allergan SRM 210 cc lisse ; à droite Allergan TRLP 310 cc — Biocell texturé.

Et là, j’ai eu un éclair de lucidité.

La coupe était pleine.

Il fallait qu’on me les enlève immédiatement.

Avec l’aimable autorisation de Jamie Rose
L’autrice à 60 ans, photographiée quelques mois après l’explantation.

Sur la recommandation d’une amie, j’ai atterri dans le bureau d’une chirurgienne qui faisait partie d’un cabinet entièrement constitué de femmes à Beverly Hills. Je sais qu’il existe de très bons chirurgiens masculins, mais j’ai trouvé très réconfortant de parler de mes seins avec une femme. J’ai su dès le premier rendez-vous que c’était la bonne.

L’opération a duré six heures. À la fin, comme pour une démonstration par l’exemple et la parole, elle m’a montré ce qu’elle avait enlevé: l’implant gauche était transparent et lisse, de la taille d’un bagel, le texturé était plat et jaunâtre, comme une petite pizza. C’était incroyable de les voir côte à côte. Ces affreux petits sacs en plastique ridiculement mal assortis étaient censés me faire sentir plus belle? Ce que je m’étais infligé à moi-même – ce que j’avais laissé d’autres m’infliger – m’est alors apparu clairement.

J’étais libre.

Je me sentais triste et délivrée à la fois.

J’étais libre.

Quelques semaines plus tard (plusieurs mois avant la COVID-19), une amie que je n’avais pas vue depuis longtemps m’a prise dans ses bras. Pendant près de 30 ans, chaque fois que j’embrassais quelqu’un, je sentais les implants. Là, c’est elle que je sentais contre mon cœur. J’en ai pleuré.

Ne vous méprenez pas: je ne suis pas opposée aux implants ni à la chirurgie esthétique. J’adore cette phrase de Cher: «Si je veux qu’on me mette mes seins sur le dos, ça ne regarde que moi.» Je connais beaucoup de femmes qui aiment leurs implants. Mais je veux que les gens soient informés de tous les risques avant de prendre une décision concernant leur corps.

Malgré ce que m’a dit mon premier chirurgien, les implants mammaires ne sont pas conçus pour être permanents. Les médecins conseillent de les remplacer tous les dix ans. J’ai eu de la chance de les garder aussi longtemps. Sans compter d’autres complications potentielles, comme le cancer. Imaginez-vous ce qu’éprouverait une patiente ayant subi une mastectomie suite à un cancer du sein en apprenant que ses implants pourraient être cancérigènes! Depuis des années, certaines femmes souffrent de la maladie des implants mammaires, qui peut se manifester par des troubles auto-immunes, entre autres symptômes.

Après toutes ces interventions chirurgicales, j’ai des cicatrices sur les seins. Mais je les adore. Ce sont les stigmates de la guerre que j’ai menée pour reprendre possession de mon corps.

Et j’ai encore des seins, mais ils sont désormais naturels. Pour reprendre les mots de Chrissy Teigen, c’est «de la graisse pure […] des sacs de graisse tout bêtes et miraculeux». Et j’aime enfin les miens tels qu’ils sont.

Ce blog, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par M. André pour Fast ForWord, pour le HuffPost France.