POLITIQUE
06/12/2019 07:54 EST | Actualisé 06/12/2019 08:09 EST

La tuerie de Polytechnique officiellement reconnue comme un attentat antiféministe

Catherine Bergeron, qui a perdu sa sœur Geneviève ce jour-là en 1989, salue l’initiative de la Ville de Montréal.

Ryan Remiorz/La Presse canadienne

MONTRÉAL — Trente ans après la tragédie de l’École polytechnique, la Ville de Montréal a officiellement reconnu, jeudi, que ce qui s’est passé le 6 décembre 1989 était «un attentat antiféministe».

À la veille du trentième anniversaire de la tuerie, souligné vendredi, l’administration municipale a modifié le panneau qui identifie la place du 6-décembre-1989, créée 10 ans plus tard à l’angle de l’avenue Decelles et du chemin Queen-Mary, à Montréal. On peut y lire maintenant: «Ce parc a été nommé en mémoire des 14 femmes assassinées lors de l’attentat antiféministe survenu à l’École Polytechnique le 6 décembre 1989. Il veut rappeler les valeurs fondamentales de respect et d’égalité, et condamner toutes les formes de violence à l’encontre des femmes».

Sur le panneau original, on lisait: «Ce parc a été baptisé en mémoire des victimes de la tragédie survenue à l’École Polytechnique, le 6 décembre 1989. Il veut rappeler les valeurs fondamentales du respect et de la non-violence».

Catherine Bergeron, qui a perdu sa sœur Geneviève ce jour-là en 1989, salue l’initiative de la Ville de Montréal, et comprend pourquoi on a mis si longtemps à renommer la tragédie. Selon elle, l’événement, d’une violence inouïe, a provoqué un tel choc dans la société québécoise «qu’il était difficile d’en admettre les véritables origines jusqu’à aujourd’hui».

Trente ans plus tard, le contrôle des armes à feu continue de susciter des débats et la violence et la discrimination à l’égard des femmes persistent. L’année dernière, l’homme accusé d’avoir utilisé une fourgonnette pour tuer 10 personnes et en blesser 16 autres sur des trottoirs de Toronto a déclaré à la police que les femmes l’avaient sexuellement rejeté et ridiculisé — il se disait «célibataire involontaire».

Nathalie Provost, qui avait été atteinte de quatre balles le 6 décembre 1989, a déclaré jeudi qu’il était crucial d’utiliser les mots justes pour témoigner de la réalité. «C’était un geste antiféministe. C’était évident dès le moment où ça s’est produit», a-t-elle soutenu jeudi. «Je pense que ceux qui viendront (à la place du 6-décembre-1989) et prendront le temps de lire (le panneau) comprendront mieux ce qui s’est passé exactement ce jour horrible. Et c’est important pour la mémoire de mes amies.»

Une histoire derrière chaque nom

Pour Claire-Anse Saint-Eloi, qui supervise une campagne de la Fédération des femmes du Québec pour mettre fin à la violence faite aux femmes, la reconnaissance de l’attaque comme d’un attentat antiféministe ouvre la voie à la résolution des problèmes actuels.

Trois décennies plus tard, a-t-elle déclaré, les victimes de violences sexuelles, les victimes de lois discriminatoires et les victimes de racisme ont encore du mal à être crues. «Mais quand on nomme la violence, on peut se demander ensuite: qu’est-ce qu’on fait maintenant», croit-elle.

Catherine Bergeron, qui préside cette année le comité organisateur des événements commémoratifs du 6 décembre, a déclaré que l’accent serait mis sur la vie derrière chaque nom de victimes.

Ces noms sont bien connus et sont lus à haute voix chaque année lors des cérémonies solennelles: Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault et Annie Turcotte.

«Nous connaissons leur nom. Depuis 30 ans, nous les lisons, pour rappeler aux gens qu’elles étaient des femmes. Mais qui étaient-elles au juste? Quels étaient leurs espoirs? Que souhaitaient-elles devenir?»

Le livre «Ce jour-là, parce qu’elles étaient des femmes», écrit par Josée Boileau, ancienne rédactrice en chef du quotidien Le Devoir, examine de près les événements mais se penche aussi sur les victimes elles-mêmes. Commandé par le comité organisateur des événements commémoratifs, le livre voulait offrir des repères aux générations suivantes, tout en rappelant que ces femmes étaient plus que des victimes.

La perte d’un enfant

Nathalie Provost était étudiante en génie lorsque Marc Lépine a ciblé exclusivement des femmes au cours de sa fusillade meurtrière de 20 minutes. Quatorze femmes ont été tuées — principalement des étudiantes — tandis que 13 personnes ont été blessées — neuf femmes et quatre hommes.

Mme Provost, âgée de 23 ans, a croisé sur son chemin Lépine, armé d’un fusil Sturm-Ruger de calibre .223, dans sa salle de classe. Le tireur a précisé qu’il ciblait ses victimes parce qu’il les considérait comme des féministes — à qui il reprochait ses propres échecs. Nathalie Provost a survécu après avoir été atteinte au front, aux deux jambes et à un pied.

Ryan Remiorz/La Presse canadienne
La nouvelle enseigne à la Place du 6-Décembre-1989 mentionne maintenant le caractère antiféministe de l'attentat survenu il y a maintenant 30 ans.

Trente ans plus tard, alors que ses propres enfants ont à peu près l’âge qu’elle avait lors de la tuerie, elle pose un regard différent sur ces événements. Elle est beaucoup plus sensible, aussi, sur ce que peut vivre une famille après la perte d’un enfant — «je ne peux pas imaginer ce chagrin et je ne veux pas l’imaginer».

Serge St-Arneault, dont la soeur Annie a été tuée ce jour-là, voit dans cet anniversaire une occasion de faire face à la tragédie. «Nous avons finalement trouvé le mot qui manquait: féminicide. Ce sont les femmes qui ont été ciblées», rappelle-t-il.

Le contrôle des armes

Mais pour les familles des victimes et des survivantes, il est difficile de comprendre que l’arme utilisée par Marc Lépine n’a pas encore été interdite par les autorités canadiennes, après trente ans de promesses.

«Ce n’est pas facile, surtout pour les familles, de continuer à se battre après 30 ans, de continuer à faire face au fait que l’arme utilisée pour tuer leur soeur et leur fille est toujours légale et sans restrictions», a déclaré Heidi Rathjen, qui étudiait à Polytechnique le soir de la fusillade et qui est devenue par la suite une ardente militante pour le contrôle des armes à feu.

Mme Rathjen espère que les libéraux réélus à Ottawa adopteront «des mesures complètes et audacieuses, y compris une interdiction totale des armes d’assaut et des armes de poing dans un avenir rapproché». Elle cite en exemple la Nouvelle-Zélande, qui a interdit les armes d’assaut après la fusillade dans deux mosquées, en mars dernier, qui a fait 51 morts.

«Si le nouveau gouvernement (libéral) n’agit pas de manière décisive et courageuse dans l’intérêt public, 30 ans plus tard, après avoir été élu à deux reprises sur une promesse de renforcement du contrôle des armes à feu, alors quand le fera-t-il?», demande Mme Rathjen.

Voici une vidéo à la mémoire des 14 victimes de la tuerie survenue à l’École polytechnique: