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29/11/2019 09:20 EST | Actualisé 06/12/2019 09:35 EST

Polytechnique: il faut continuer de regarder nos drames, selon une survivante

Trente ans après la tuerie, les événements sont toujours bien ancrés dans la mémoire et le corps de Nathalie Provost. Et selon elle, c’est un devoir de société; il faut en parler, malgré le temps qui passe.

Catherine Lefebvre Alain Maheu
Nathalie Provost

Les propos de ce témoignage ont été recueillis par le HuffPost Québec et retranscrits à la première personne.

Le 6 décembre 1989 est une journée qui est restée précise dans ma mémoire. L’adrénaline et le stress ont fait en sorte que je me souviens avec exactitude des gens à qui j’ai parlé, de la séquence des événements et des heures et des jours qui ont suivi. 

J’avais très peur de devenir folle. À l’hôpital, où j’ai été hospitalisée neuf jours, j’avais demandé de rencontrer quelqu’un. Un jeune étudiant en psychiatrie m’a photocopié trois feuilles de son livre d’école sur le choc post-traumatique. C’est la première fois que j’ai lu à ce sujet-là. En 1989, on ne parlait pas de ça, on ne savait même pas ce que c’était. Quand on avait recours à des soins psychologiques, on le cachait. Il n’y avait pas une ouverture comme aujourd’hui.

Lors de la tuerie, j’ai été blessée aux cuisses, au pied gauche, et une balle a traversé mon arcade sourcilière pour ensuite frôler ma boîte crânienne. C’était assez pour que j’aie une fracture, mais pas assez pour que je meurs. C’est mon miracle.

Et depuis quelque temps, je vis un phénomène que je n’avais pas connu avant. Il y a une résurgence de mes blessures. La douleur revient. Par exemple, quand je fais certaines postures d’équilibre au yoga avec mon pied gauche, j’ai mal au pied. Je suis consciente que plus je vais vieillir, plus mes plaies vont être sensibles. Jamais je n’aurais imaginé ça. 

Un événement comme ça a de multiples facettes. À l’époque, l’instinct de survie a fait qu’il y a des aspects du drame que je n’avais pas complètement cernés.

C’est particulier, parce qu’en ce moment, trois de mes quatre enfants pourraient étudier à Polytechnique. Ils ont entre 19 et 24 ans, et j’avais 23 ans lors des événements. Aujourd’hui, c’est la mère en moi qui est touchée. J’éprouve une grande tristesse à la perte de mes consoeurs, mais comme mère. 

Courtoisie/Nathalie Provost
Nathalie Provost avant les événements

Le féminisme, une façon de vivre

Je suis contente qu’après 30 ans, Montréal ait reconnu publiquement que les événements de Polytechnique, c’était un attentat antiféministe. Contrairement à d’autres tueries, Marc Lépine a donné un sens très clair à son geste. Il me l’a dit, il nous l’a dit et il l’a écrit.

Il a fait ça parce qu’il était dérangé par les femmes. Et s’il était dérangé par les femmes, c’est parce que nous sommes une société de femmes fortes. Et je crois qu’il n’y a pas que du négatif à se le rappeler. 

Dans ma tête à moi, il fallait être formellement engagée, être militante pour se dire féministe. Moi, à 23 ans, je n’avais pas l’impression que j’avais été militante en quoi que ce soit. J’avais juste l’impression que je rentrais dans des portes déjà ouvertes par les femmes de la génération précédente. Quand j’ai posé ma candidature à Polytechnique, il y avait 15% de femmes. Mais pour moi, rien ne m’empêchait de le faire. 

Le féminisme, c’est une façon de vivre. Il a fallu que j’accepte que ce n’est pas du militantisme. Mais ça m’a pris du temps à le comprendre. La situation des femmes est toujours plus fragile que celle des hommes. Je l’ai réalisé plus tard, sur le marché du travail, et en voyant la réalité de la conciliation travail-famille.

Courtoisie/Nathalie Provost
Nathalie Provost en entretien avec les médias après les événements

Quand je regarde ça avec mes yeux d’aujourd’hui, je suis assez fascinée de penser que j’ai été capable de terminer mes études en génie. 

La seule explication que j’y trouve, c’est que depuis que j’étais toute petite, ma mère me disait qu’il fallait que je sois autonome financièrement. Ce qui m’a motivée, c’est le désir de travailler à temps plein et de ne plus dépendre de personne. Les deux autres filles de ma classe qui ont été blessées ont aussi fini Poly. Nous sommes toutes les trois ingénieures. 

On me demande toujours comment les événements de Polytechnique ont changé ma vie. C’est une question à laquelle il ne m’est pas possible de répondre, parce que je n’ai pas eu d’autre vie. 

Je pense que la vie nous rattrape tous d’une façon ou d’une autre. Ça ne se peut pas, une vie sans jambette. Ça n’existe pas. Il y a de très, très grosses jambettes, et il y en a des plus petites. Mais une vie où on n’est pas éprouvé, je ne suis pas sûre que ça se peut. Et si ça se peut, je ne suis pas certaine que c’est une bonne chose. 

Je crois que je suis probablement plus sensible et que ça a éveillé ma conscience à beaucoup de choses. Est-ce qu’elle aurait été éveillée d’une autre façon? Je ne le saurai jamais. 

Un drame qui reste avec nous

Quand j’ai commencé à témoigner, dans les premiers jours après la tuerie, j’avais l’impression qu’en témoignant une fois, ça restait pour toujours. Ça a été très long avant que je comprenne que chaque fois, c’est un petit peu une pierre dans l’eau qui fait des vagues.  

Les gens qui sont contre le contrôle des armes à feu disent parfois: «Revenez-en, tournez la page.» C’est triste, mais on ne peut pas. Après un événement comme ça, on tourne DES pages. C’est un livre, et on ne sait pas de quoi va être fait la page suivante. J’ai l’impression d’avoir tourné beaucoup, beaucoup de pages. 

Les événements de Polytechnique n’ont pas touché que les familles des personnes décédées ou blessées, ou ceux qui étaient avec nous. C’est un drame qui a marqué notre société et qui est issu de notre société. Parce que c’est nous, parce que Marc Lépine est issu du même tissu social que moi. S’il a fait ça, c’est que nous sommes capables de faire ça. 

L’important, c’est qu’on en parle. Il faut qu’on regarde nos drames, sinon, on ne peut pas les intégrer dans notre histoire. 

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Florence Breton.