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19/06/2020 14:32 EDT

Qui enquête sur la police au Canada? Des anciens policiers blancs

Les Autochtones n’ont aucun espoir de justice lorsque les policiers enquêtent sur eux-mêmes, insiste le chef Ghislain Picard.

Ryan Remiorz/La Presse canadienne
Sûreté du Québec (Ryan Remiorz/La Presse canadienne)

La majorité des enquêteurs indépendants qui se penchent sur des allégations d’inconduite policière au Canada sont d’anciens policiers blancs.

Sept unités d’enquête indépendantes provinciales examinent actuellement des incidents impliquant des policiers.

La Presse canadienne a constaté que sur les 167 membres de ces unités, 111 sont d’anciens policiers, ou ont travaillé en collaboration avec la police, et 118 d’entre eux sont des hommes.

Toutes les provinces, sauf la Colombie-Britannique, ont également fourni le nombre d’enquêteurs dans leurs unités qui s’identifient comme faisant partie d’une minorité visible ou comme personne de couleur. Il y en a 20.

«C’est très, très partial, constate Ghislain Picard, le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador. Comment pouvez-vous espérer une quelconque confiance de la part de ces minorités culturelles et des Peuples autochtones?»

«L’interaction entre le Bureau des enquêtes indépendantes et nos communautés est pratiquement inexistante», a-t-il ajouté.

Les Autochtones n’ont aucun espoir de justice lorsque les policiers enquêtent sur eux-mêmes, insiste le chef Picard, particulièrement depuis ce qui s’est produit à Val-d’Or.

En 2015, 38 plaintes ont été déposées par de nombreuses femmes affirmant avoir été droguées et agressées sexuellement par des policiers de la Sûreté du Québec (SQ). L’enquête avait été confiée au Service de police de Montréal (SPVM).

Au terme de l’enquête, deux policiers à la retraite ont été inculpés. Tous deux sont morts avant la fin de leur procès.

Au moment des événements, quelque 2500 policiers portaient une bande rouge sur leur uniforme en soutien pour leurs collègues accusés. Pour les gens des Premières Nations qui ont témoigné lors d’une commission d’enquête, il s’agissait clairement d’une tactique d’intimidation.

À la suite du scandale, Québec a créé le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI). Ghislain Picard estime que la création de cette unité formée en grande partie d’anciens officiers blancs n’a rien fait pour réparer les liens.

Plus de la moitié des 44 enquêteurs du BEI ont précédemment été employés par la police. Quatre sont des personnes racisées, mais aucune n’est autochtone. Il existe toutefois un poste de relation avec les Autochtones.

«C’est encore la police qui enquête sur les siens, martèle M. Picard. C’est totalement inacceptable pour beaucoup de gens. Il n’y a aucune foi, aucune confiance de la part des femmes.»

Le BEI a refusé de commenter les propos du chef Ghislain Picard.

L’unité a récemment été chargée d’enquêter sur les deux fusillades survenues ce mois-ci au Nouveau-Brunswick, où Chantel Moore et Rodney Levi, deux Autochtones, ont été abattus par des policiers. La province ne dispose pas de sa propre unité d’enquête indépendante.

La Saskatchewan, l’Île-du-Prince-Édouard, le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut ne disposent pas non plus d’unités indépendantes. Ce sont généralement des services policiers extérieurs qui sont appelés à enquêter les dossiers impliquant la police dans ces régions.

Les unités indépendantes de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve-et-Labrador n’ont aucun enquêteur racisé. Le Manitoba en compte trois sur 11 et c’est l’Ontario qui en a le plus avec neuf sur 52 enquêteurs.

Selon le professeur associé de l’Université de Toronto, Akwasi Owusu-Bempah, la grande majorité d’anciens policiers au sein de ces services dits indépendants, crée la perception d’une allégeance au monde policier.

Il croit également que ces anciens policiers peuvent traîner avec eux des préjugés ou des réflexes associés au racisme systémique qui existe dans les forces de l’ordre. 

À VOIR: la confiance des Canadiens envers la police est en baisse


L’Équipe d’intervention de l’Alberta en cas d’incident grave (connue sous l’acronyme anglais ASIRT) comprend des enquêteurs permanents ainsi que des membres détachés des forces policières. Les 25 membres sont tous d’anciens policiers.

Par courriel, la directrice générale Susan Hughson a soutenu que «cette expérience est inestimable».

Mais le professeur Akwasi Owusu-Bempah s’interroge sur la véritable indépendance que peuvent avoir des enquêteurs lorsqu’ils sont des policiers actifs prêtés par leur service de police régulier. Il suggère plutôt que des civils soient formés afin de travailler dans ces unités indépendantes.

Des groupes de défense des droits de la personne et des familles de victimes ont également critiqué le manque d’accusations et une baisse des condamnations au terme des enquêtes menées par ces unités indépendantes.

Au Manitoba, on recense une poignée de condamnations contre des policiers en service depuis la création de son unité en 2015. Celle-ci a été mise sur pied à la suite d’une enquête critiquée portant sur un policier ayant tué une mère de famille alors qu’il avait pris le volant après avoir fait la fête.

Le professeur à l’Université Queen’s, Christian Leuprecht, qui siège au conseil de police de Kingston, met toutefois en garde contre la prétention que plus de femmes, de Noirs ou d’Autochtones au sein des unités d’enquêtes entraîneraient nécessairement des résultats différents.

Il maintient aussi que, dans de nombreux cas, les anciens policiers possèdent les meilleures compétences pour mener ces enquêtes.

À son avis, les manifestations du mouvement «Black Lives Matter» ont aidé les gens à comprendre le rôle que le public doit jouer dans la manière dont la police est financée et dont elle doit rendre des comptes.

«Dans une démocratie, c’est ultimement à nous de prendre des décisions», dit-il.

«Si nous n’aimons pas ce qui se passe, ce ne devrait pas être à la police de décider comment elle gère les choses. Ce devrait être au public», conclut M. Leuprecht.

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