TÉMOIGNAGES
16/10/2020 09:28 EDT

Plus qu'une simple jupette

Nos p’tits gars portent la jupe à l'école pour nous libérer de l’image à laquelle ce vêtement est associé. Et porter la cause à deux, ça devient beaucoup moins lourd.

Tarzhanova via Getty Images

Depuis quelques jours, j’aimerais ça être un gars dans une école secondaire. Moi aussi, je voudrais prendre part à ce mouvement initié par les jeunes, diffusé par les jeunes, soutenu par les jeunes.

Ils sont tellement beaux. Ils sont beaux avec leur jupette, leurs gros bas et leur hood d’association sportive, au logo de l’école, ils sont tellement fiers. Grâce à ce mouvement, ton enfant va bientôt se pointer en te racontant que les gars de sa classe portent la jupe, et lui aussi va vouloir en porter une. Surtout, refuse pas, fais pas ça. Laisse-le s’exprimer en adhérant au mouvement, parce que c’est pas que l’histoire d’une jupe.

C’est l’opposition au sexisme, c’est affirmer tout haut que la condition des filles est injuste, c’est crier fort que le port de la jupe ne représente pas l’exhibition d’un corps ni une invitation à le toucher, que c’est pas un symbole d’incitation au viol. 

Nos p’tits gars portent la jupe pour nous libérer de l’image à laquelle ce vêtement est associé. J’entends ma mère me dire que ma jupe est trop courte ou trop serrée, je l’entends me dire que je peux pas sortir avec ce truc parce que je vais susciter la tentation des garçons. Cette mentalité est tellement ancrée dans les générations que j’ai dit exactement les mêmes mots à ma fille, vingt ans plus tard, quand elle a commencé à s’habiller belle pour sortir le soir.

Je peux pas croire.

Depuis trop longtemps, les filles subissent cette injustice. «Pas de camisole», «pas de leggings», «cache tes cuisses», «change-toi», «on voit ta craque», «mets donc une veste». Pendant ce temps, les gars portent les pantalons bien serrés ou en bas des fesses, ils affichent la petite bordure de leur boxer, exposent fièrement leur chest.

Nos gars portent aujourd’hui la jupe pour s’adresser aux autres gars et leur signifier que c’est pas un produit conçu pour glisser leurs mains en dessous entre deux rangées de casiers ni pour y poser leur regard en descendant l’escalier. Ils portent la jupe pour se dissocier des stéréotypes, pour s’opposer aux dirigeants, pour mettre fin à des convictions archaïques. Ils portent la jupe avec allure pour crier plus fort que ça a pas d’allure.

Ces mêmes gars dont on a dit à nos filles de se méfier sont aujourd’hui porteur de la cause pour la dénoncer, pour la défendre, pour scander que ça suffit, que ce temps-là est fini.

Ce que je trouve le plus beau, c’est que pendant des décennies, on s’est méfié des gars, on a dit à nos filles de faire attention, de pas marcher toute seule, de jamais se retrouver isolées dans un party ou de pas trop consommer pour pas se retrouver sans défense. On a dû prôner encore des valeurs de filles vulnérables et d’hommes trop forts. Le plus beau, c’est que ces mêmes gars dont on a dit à nos filles de se méfier sont aujourd’hui porteur de la cause pour la dénoncer, pour la défendre, pour scander que ça suffit, que ce temps-là est fini.

Depuis quelques jours, dans nos écoles secondaires, la jupe n’est pas que fille, elle n’est pas que fragilité, elle n’est pas que proie ni victime, elle n’est pas qu’objet de convoitise. Elle est étudiant, joueur de hockey, vedette de foot. Elle est guitariste, comédien, artiste. Elle est sans le genre et sans le nombre, elle reprend lentement son rôle de vêtement au même titre qu’une paire de bas, qu’un t-shirt ou un survêtement d’entrainement.

Grâce à vous, messieurs, ce vêtement strictement féminin, associé à la séduction, cet habit qu’on nous demande d’enfiler pour obtenir une promotion ou pour influencer la signature d’un contrat, qu’on porte pour que maman soit fière, qu’on nous apprend à retirer sensuellement pour plaire, qu’on arrache violemment pour exciter, qu’on dit pratique pour une p’tite vite, qu’on accuse d’être à l’origine d’agressions, ce vêtement que nous devons porter dans les règles de l’art, selon une longueur convenable, une couleur acceptable, devient un symbole de libération et d’égalité, et fait de vous de grands complices de ce combat que nous menons depuis des années.

Vous influencez présentement toute une société qui se laisse encore guider par de vieilles mentalités de fond de grenier. Vous dites à nos aînés que le temps des inégalités est révolu, à nos jeunes familles que le discours peut changer, à nos jeunes garçons que l’habillement n’est ni un consentement, ni une invitation, à nos filles qu’exposer leur corps n’incite pas à la tentation.

D’un petit geste un peu ironique et provocant, vous prenez part à quelque chose de grand.

Vous parlez au nom de la diversité, du libre-choix et de l’acceptation de la différence, tout ça grâce à un simple morceau de tissu porté avec audace, que vous ramenez à sa propre nature, celle de trainer sur le plancher d’une chambre, sous un lit, en boule dans un panier, d’être portée banalement sans sous-entendu.

D’un petit geste un peu ironique et provocant, vous prenez part à quelque chose de grand.

Merci les boys, merci de porter sur votre corps une partie des violences à caractère sexuel, merci d’enfiler un peu du sexisme et d’intimidation, merci de revêtir l’angoisse liée au statut de victime, merci d’associer ce petit bout de tissu à autre chose qu’un beau p’tit cul.

Vous avez choisi de défendre une cause qui nous paralyse depuis des siècles, vous avez choisi de défendre une cause qui vous condamne, vous avez maintenant la tribune pour dénoncer. Merci au nom d’une société en changement, merci au nom de l’égalité et du consentement. 

Aujourd’hui, je voudrais être un peu toi, pour être le diffuseur et la voix, pour être l’accusé et la victime, pour être aujourd’hui et demain, je voudrais être toi pour être à la fois l’image et le discours. Aujourd’hui, je suis avec toi parce que porter la cause à deux, ça devient beaucoup moins lourd.

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