POLITIQUE
08/05/2020 08:02 EDT

Le secteur pétrolier fait partie de la solution, dit Trudeau

De nombreux militants écologistes et certains partis politiques du Canada affirment qu’il est temps qu’Ottawa cesse d’injecter des liquidités et laisse l’industrie mourir.

KATIE SCHUBAUER via Getty Images

OTTAWA — Le secteur pétrolier canadien n’est pas mort, a tranché jeudi le premier ministre Justin Trudeau, alors que le gouvernement subit des pressions politiques croissantes pour qu’il ne sauve pas une fois de plus les pétrolières en difficulté.

M. Trudeau s’exprimait au lendemain de déclarations de la leader parlementaire des Verts, Elizabeth May, et du chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, dans lesquels ils plaidaient que les fonds fédéraux destinés à traverser la crise de la COVID-19 devraient être injectés dans les énergies renouvelables de l’avenir, plutôt que dans les sables bitumineux du passé.

«Le pétrole est mort», a lancé Mme May lors d’une conférence de presse sur la colline du Parlement.

Pas du tout, a répliqué M. Trudeau.

«Je ne suis pas d’accord avec ce constat», a-t-il indiqué jeudi lors de son point de presse quotidien.

Au contraire, a ajouté M. Trudeau, une reprise de l’économie canadienne d’une manière qui garantisse le respect des cibles relatives aux changements climatiques nécessitera un secteur pétrolier sain pour développer et mettre en oeuvre les innovations qui réduiront les émissions de gaz à effet de serre de leurs produits.

«Je sais que si nous voulons aller de l’avant dans la transformation de notre économie vers des émissions plus faibles et des processus plus propres, les travailleurs et les innovateurs en Alberta et dans le secteur de l’énergie vont être un élément essentiel de cette transformation», a-t-il déclaré en anglais.

Les propos du premier ministre Trudeau ont été très bien accueillis par le secteur pétrolier, a assuré Goldy Hyder, le président du Conseil canadien des affaires.

«Ce qui est important, c’est d’entendre le premier ministre reconnaître assez généreusement dans sa déclaration que le secteur est un élément essentiel de cette transformation», a indiqué M. Hyder.

Selon lui, l’argument proclamant la fin du pétrole est simplement une rhétorique «immature» déconnectée de la réalité.

M. Hyder a déclaré que l’industrie doit déterminer ce qu’elle doit faire pour aider le gouvernement à atteindre ses cibles de réduction de gaz à effet de serre. Mais il a soutenu que la capacité d’innover ne sera pas au rendez-vous si le secteur pétrolier s’effondre sous le poids de la COVID-19. Il a exhorté le gouvernement à venir davantage en aide à l’industrie.

L’industrie pétrolière du Canada a été doublement frappée en mars : la chute de la demande mondiale en pétrole alors que des milliards de personnes sont restées chez elles pour éviter d’être infectées par la COVID-19 et la guerre des prix à laquelle se sont livrées l’Arabie saoudite et la Russie. La combinaison des deux facteurs a poussé les prix mondiaux de l’or noir à des creux records dans certaines régions, y compris au Canada, où de nombreux producteurs reçoivent déjà une somme plus faible par baril que d’autres, étant donné que davantage d’efforts sont nécessaires pour expédier et raffiner certains produits des sables bitumineux.

Par conséquent, les producteurs de pétrole canadiens réduisent leurs dépenses en immobilisations, licencient des travailleurs et réduisent leur production de dizaines de milliers de barils par jour. Les grandes compagnies publiques ont enregistré des pertes de plusieurs milliards de dollars au premier trimestre. Ottawa a annoncé une subvention de plus de 2,7 milliards $ à la mi-avril pour nettoyer adéquatement les puits de pétrole orphelins en Alberta et aider les entreprises à réduire leurs émissions de méthane. Des prêts pouvant atteindre 60 millions $ ont été accordés à des producteurs de taille moyenne par Exportation et développement Canada et la Banque de développement du Canada.

Mais l’industrie en veut plus, les grands producteurs se demandant s’ils obtiendront de l’aide et certains petits producteurs doutent qu’ils sortiront indemnes de la crise. De nombreux militants écologistes et certains partis politiques du Canada affirment qu’il est temps qu’Ottawa cesse d’injecter des liquidités et laisse l’industrie mourir, au profit d’énergies plus vertes et plus renouvelables.

Le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, a demandé un plan de sauvetage pouvant aller jusqu’à 20 milliards $.

Grant Bishop, directeur associé de la recherche à l’Institut C.D. Howe, un think tank spécialisé dans le secteur de l’énergie, affirme que la demande en pétrole finira par augmenter et que le ralentissement actuel ne signifie pas que tout le monde cessera de consommer du pétrole. Même si les véhicules à essence sont lentement remplacés par des véhicules électriques, le pétrole sera utilisé dans de nombreux produits, allant des plastiques aux produits pharmaceutiques.

Les bons investissements peuvent faire en sorte que le produit canadien soit le produit le plus écologique et le plus propre au monde, ce qui le rendra plus attrayant.

M. Bishop a déclaré que certains producteurs canadiens ne sont pas rentables étant donné que les projections indiquent que les prix du pétrole ne devraient pas dépasser les 22 $ le baril au cours des quatre prochaines années. Selon lui, il faudrait une certaine consolidation de l’industrie et des efforts pour rendre les entreprises viables. M. Bishop estime que toute aide d’Ottawa ne devrait aller qu’aux entreprises qui peuvent présenter un plan d’affaires qui génère des profits.

M. Blanchet a semblé tempérer quelque peu ses propos au sujet de l’industrie, permettant au gouvernement d’aider l’industrie à revenir aux niveaux qui ont précédé la COVID-19. Mais il a ajouté que les investissements futurs devraient se concentrer sur les énergies renouvelables et la transition afin de sortir l’Alberta du pétrole et la conduire vers des pâturages plus verts.

Mme May, d’autre part, a réaffirmé ses propos dans un article publié jeudi après-midi dans la version en ligne de Policy Magazine. Alors que le monde se remet de la COVID-19, le monde ne va pas considérer le pétrole canadien comme un secteur d’investissement, a-t-elle déclaré. Mme May a soutenu que le bitume canadien était l’un des produits les plus polluants et que les investisseurs se retiraient déjà des sables bitumineux bien avant que la COVID-19 ne commence à faire des ravages dans le monde.

Elle a dit croire que le Canada ferait mieux d’utiliser les fonds publics pour investir afin de devenir un chef de file mondial dans les énergies renouvelables.

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