TÉMOIGNAGES
14/02/2020 16:28 EST | Actualisé 14/02/2020 16:35 EST

Le plus fort, c’est pas mon père

Depuis l’adolescence, je dois gérer les «fugues» de mon père. Maintenant que je suis maman, je ne trouve plus la force de l’aider.

Westend61 via Getty Images

Quand le téléphone a sonné ce matin-là en février dernier et que l’agent du Service de police de la Ville de Montréal s’est identifié, mon estomac s’est tout de suite noué. Je savais exactement de qui il allait me parler. 

«Mme Clavel, avez-vous parlé à votre père récemment?»

Non. Je n’ai pas parlé à mon père depuis le mois d’avril 2018. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mon père a coupé tous les ponts avec sa famille.

Quand j’ai reçu le coup de fil de la police, je venais de donner naissance à mon deuxième enfant. Mais ça, mon père n’aurait pas pu le savoir.

«Votre père loue depuis quelques mois une chambre à Montréal-Nord, mais il ne s’est pas présenté depuis quelques semaines et a laissé toutes ses affaires. Le propriétaire nous a contactés...»

Le policier n’a jamais utilisé ces mots-là, mais il était en train de me demander si c’était possible que mon père se soit enlevé la vie.

Mon père fait des fugues.

«Non, il fait ça souvent. Il fait des fugues. Il doit dormir dans son auto dans un stationnement de Tim Hortons», ai-je répondu, laconique.

Mon père fait des fugues.

La première fois, c’était un 24 décembre. Je devais avoir 12 ou 13 ans. Il a dit à sa blonde qu’il allait faire des commissions et il n’est pas revenu pendant des jours. Dehors, c’était la tempête. On a passé Noël à l’imaginer pris dans un banc de neige avec son auto… ou pire. Il est revenu début janvier avec des excuses confuses, en disant qu’il avait eu besoin d’un break mais qu’il était pas capable de le dire.

Au fil des ans, les fugues se sont multipliées. Chaque fois, il partait plus longtemps. On n’a jamais vraiment su ce qu’il faisait de ses journées, où il dormait.

J’ai passé mon adolescence et les premières années de ma vie d’adulte à essayer de le «réparer». Mais ce matin-là, après une nuit blanche avec mon plus jeune et un matin compliqué avec ma fille de deux ans, j’ai décidé que je n’avais plus l’énergie.

Ça peut sembler cruel, mais j’ai épuisé mes réserves.

J’ai trouvé le vieux numéro de cell de mon père et, sans savoir s’il était toujours connecté, j’ai envoyé un court texto du genre: «La police te cherche. Rappelle-les pour leur dire que t’es pas mort avant qu’ils énervent grand-maman pour rien.»

Ça peut sembler cruel, mais j’ai épuisé mes réserves. Et maintenant que j’ai des enfants, j’ai encore moins d’empathie pour quelqu’un qui a abandonné le sien.

Mon père n’a pas de problèmes de consommation ou de jeu. Il n’a pas de diagnostic de problème de santé mentale. Il a une famille aimante qui s’est toujours serré les coudes. 

Et pourtant, il fait partie d’un nombre grandissant d’hommes âgés qui se retrouvent dans la précarité et flirtent avec l’itinérance pour la première fois alors qu’ils atteignent l’âge de la retraite.

Pour mieux comprendre le phénomène, j’ai parlé à Vero Allaire, intervenante de proximité au PAS de la rue, un organisme qui travaille auprès des personnes de 55 ans et plus sans domicile fixe ou en situation de grave précarité.

Ici, on ne parle pas nécessairement des personnes itinérantes qu’on voit dans la rue. 

Selon la Politique nationale de lutte contre l’itinérance adoptée au Québec en 2014, «l’itinérance désigne un processus de désaffiliation sociale et une situation de rupture sociale qui se manifestent par la difficulté pour une personne d’avoir un domicile stable, sécuritaire, adéquat, salubre en raison de la faible disponibilité des logements ou de son incapacité à s’y maintenir et, à la fois, par la difficulté de maintenir des rapports fonctionnels, stables et sécuritaires dans la communauté».

pinoteross via Getty Images
La portion visible de l'itinérance n'est que la pointe de l'iceberg. De nombreuses personnes sans domicile fixe passeront peu ou pas de temps dans la rue.

Bref, l’itinérance a mille visages et ils sont souvent cachés.

Vero Allaire m’a expliqué que l’éventail de raisons qui font qu’un homme comme mon père peut se retrouver en situation de précarité plus tard dans la vie varie énormément. Parfois un divorce ou une perte d’emploi ou de logement peut les faire basculer. Mais pas nécessairement.

«Ça peut aussi être dû à un problème de santé mentale, même s’il n’y avait pas de signes visibles avant ou que personne n’a été attentif à ces signes», avance l’intervenante. «Il y a vraiment beaucoup de raisons. Chaque cas est différent.»

«C’est pas un choix de vivre en situation d’itinérance, même si c’est sa décision. Il y a un moment où ça devient la seule réponse que la personne puisse trouver face à une situation qu’elle n’arrive pas à gérer. Et la seule réponse qu’elle ait c’est “je vais aller dans la rue et je vais me reprendre après”.»

Elle ajoute que la société a une «très grosse part de responsabilité» dans le problème. 

«On est dans une société de consommation, dans une société de course au bonheur ou si on n’est pas heureux, il faut absolument avoir honte», déplore Mme Allaire.

Comme société, on essaie de «formater» les gens, m’explique-t-elle. De les faire rentrer dans le cadre. Et certaines personnes frappent un mur parce qu’elles n’arrivent plus à supporter ça. C’est d’ailleurs plus ou moins ça que mon père dit aussi. Avec des mots plus maladroits, mais quand même.

Sauf que le plus dur pour moi, c’est de comprendre comment mon père a pu abandonner sa famille. Comment il peut accepter de ne pas connaître ses magnifiques petits-enfants. Comment il peut faire vivre cette peine-là à sa propre mère vieillissante.

Courtoisie
Émilie avec son fils

«Ce n’est pas une question de désamour envers ses proches», insiste Mme Allaire. «C’est quelque chose que la personne vit et auquel elle ne peut pas faire face.»

«Et parfois, ils ne veulent pas que leur famille apprennent qu’ils sont dans cette situation. Je ne dirais pas que c’est de l’orgueil, mais c’est de vouloir garder un brin de dignité. Et il y en a beaucoup qui ont perdu contact avec leurs proches parce que leur famille n’ont plus voulu entendre parler d’eux à partir d’un certain temps», explique-t-elle.

Cette phrase, je vous avoue, elle m’a frappé en pleine face. Quand Mme Allaire m’a parlé de «ressources familiales épuisées», je me suis revue, un Noël au tournant des années 2000, en train d’appeler frénétiquement le cellulaire de mon père. Puis je me suis revue, 20 ans plus tard, avec mes yeux cernés de nouvelle maman, dire platement à la police que m’ont père ne s’était «probablement pas suicidé».

Pour éviter d’en arriver là, Mme Allaire recommande à des familles comme la mienne, qui voient des signes inquiétants chez un proche, de ne pas attendre que la situation devienne intenable avant de demander de l’aide auprès d’une ressource comme le PAS de la rue ou un CLSC. «Si on agit en amont, on peut réussir à stabiliser une personne. Mais ça prend du temps, ce n’est pas un coup de baguette magique.»

«Surtout il ne faut pas s’isoler même si cette personne-là s’isole», plaide l’intervenante. «À un moment ou un autre dans nos vies, on a tous besoin d’aide, d’un petit coup de main. Il faut déculpabiliser et demander de l’aide», presse Mme Allaire.

Encore faut-il que la personne accepte cette aide. Mon papa, visiblement, n’est pas rendu là.

C’est quétaine, mais depuis que je suis une petite fille, j’ai toujours rêvé de pouvoir chanter la chanson Le plus fort, c’est mon père de Lynda Lemay. J’espère qu’un jour il ira enfin chercher de l’aide. Et là, je lui chanterai.