TÉMOIGNAGES
29/07/2020 12:32 EDT

Mon père est décédé quand j’avais quatre ans

Quand j'étais plus jeune, j'ai souvent pensé que le deuil était quelque chose de linéaire. Tu ne peux pas «finir» ton deuil, il va toujours rester avec toi.

Courtoisie/Justine Rochette
Justine Rochette et son père

Les propos de ce témoignage ont été recueillis par le HuffPost Québec et retranscrits à la première personne.

Mon père était agent de la faune et il travaillait pour contrer le braconnage. Il est décédé dans le cadre de son travail le 5 novembre 2005, dans un accident d’avion. 

J’avais quatre ans quand c’est arrivé, alors évidemment, je ne me souviens pas des événements. Mes proches ont essayé de me l’expliquer du mieux qu’ils le pouvaient. Au début, on me disait que mon père était parti, qu’il était au ciel. Même ça, c’est quelque chose de difficile à comprendre pour un enfant de quatre ans... 

Mon deuil s’est fait beaucoup plus tard. C’est une fois à l’école que j’ai graduellement compris que mon père, il ne reviendrait pas, en voyant, par exemple, les papas de mes amis venir chercher leurs enfants à l’école ou lors d’activités pour la fête des Pères. 

Vers l’âge de cinq ans, j’ai commencé à consulter des intervenantes à l’organisme Deuil-Jeunesse. Au début, je ne comprenais pas trop pourquoi j’allais là! Je faisais des dessins et l’intervenante essayait de me faire dire comment je me sentais. 

C’est surtout au secondaire que j’ai eu besoin d’aide. Quand j’allais voir une intervenante, je lui disais tout ce qui me passait par la tête; ce qui me fâchait, ce qui me rendait triste. J’étais toujours comprise et jamais jugée. On m’expliquait que c’était normal d’avoir de la peine et d’être fâchée. C’est bien de parler à tes amis, mais c’est plus difficile pour des gens qui n’ont pas vécu ça et qui ont ton âge de comprendre. Le simple fait de rencontrer d’autres jeunes endeuillés m’aidait. J’ai maintenant 18 ans et je vais encore faire un tour à Deuil-Jeunesse quand j’ai le goût de me libérer de ce qui me chicote. 

Mes proches ont préféré attendre que ce soit moi qui prenne l’initiative de demander pour en savoir plus sur les événements entourant le décès de mon père. Au début de mon secondaire, j’ai commencé à vouloir savoir comment l’accident s’était passé. J’ai pu lire le rapport de l’accident en compagnie d’intervenants. J’ai pu mieux comprendre les événements et de le faire en étant entourée m’a beaucoup aidée. 

Courtoisie/Justine Rochette
Justine Rochette et son père

La mort de mon père m’a permis de me rapprocher de ma mère. On est là l’une pour l’autre, particulièrement dans les moments où on est plus tristes, comme au début du mois de novembre quand la date de son décès approche, à la fête des Pères et le jour de son anniversaire. On communique bien ma mère et moi, et on sait qu’on a besoin l’une de l’autre et quand on a besoin de pleurer, on passe du temps ensemble. 

Les membres de ma famille ont évidemment bien connu mon père et ils ont beaucoup de souvenirs et d’anecdotes avec lui. Moi, ce que j’ai, c’est des photos et des vidéos. Ça me permet de pouvoir connaître mon père malgré le fait qu’il est décédé quand même assez tôt dans ma vie. C’est mieux que rien et je l’apprécie, mais c’est difficile de ne pas avoir de souvenirs des moments passés avec lui…

Une chose qui m’a fait beaucoup de peine, c’est qu’étant donné mon jeune âge à ce moment-là, je n’ai pas le souvenir d’avoir dit au revoir à mon père ce jour-là. Ça fait en sorte que dans ma vie, chaque fois que je dis au revoir à quelqu’un, il faut tout le temps que je lui dise «je t’aime», puis que je me rappelle de lui avoir dit. Sinon je vais appeler la personne pour lui dire. Si jamais il arrivait quelque chose à un de mes proches, au moins je saurai que je lui ai dit au revoir et je t’aime. 

La mort, un tabou

Les gens sont mal à l’aise de me poser des questions au sujet de mon père, mais moi j’aime mieux qu’on m’en pose. J’aime parler de lui et de mon histoire. Je suis fière de lui, alors pourquoi je le cacherais? Oui, c’est tragique ce qui est arrivé, mais moi ça me fait du bien de parler de lui. J’ai souvent pensé que comme mon père était décédé, il allait être oublié. Mais le fait de parler de lui fait en sorte que pour moi, il ne le sera jamais. Plus je vieillis, plus on me dit que je ressemble physiquement à mon père et ça me fait du bien qu’on me le dise et ça fait du bien à mes proches de le voir en moi.

J’ai 18 ans aujourd’hui. Le plus difficile, c’est de ne pas avoir mon papa près de moi pour lui montrer ce que j’accomplis. L’année passée, j’ai terminé mon secondaire. À la remise des diplômes et à mon bal - c’était de grands moments de fierté pour moi -  il n’a pas pu être là. J’aurais aussi aimé qu’il soit là quand j’ai eu mon premier emploi, ma première voiture... Tous les premiers moments importants dans une vie où bien souvent, les deux parents sont là. J’aurais aimé voir que mon père est fier de moi et voir dans ses yeux qu’il était content pour moi. 

Mon deuil fait partie de mon histoire, mais il ne représente pas ma vie au complet.

Quand j’étais plus jeune, j’ai souvent pensé que le deuil était quelque chose de linéaire. C’est une erreur de penser ça. Tu ne peux pas «finir» ton deuil, il va toujours rester avec toi. Mon deuil fait partie de mon histoire, mais il ne représente pas ma vie au complet.

J’ai compris que je vais avoir des moments très heureux, et que d’autres fois, il peut m’arriver de voir un papa avec sa fille et ça va venir me chercher. Et moi, quand j’aurai des enfants et que je vais voir mon amoureux avec ses filles ou ses garçons, c’est sûr que je vais être super contente qu’ils aient un père, mais moi, ça me ramènera par moments à mon père qui n’est pas là.

Même si la mort fait ou fera partie de notre vie un jour ou l’autre, ça reste un sujet tabou. On devrait en parler pour éviter de vivre toute notre peine individuellement. Ça amènerait le deuil à être, du moins, un peu moins souffrant.  

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Florence Breton.