TÉMOIGNAGES
12/05/2020 14:36 EDT

Mon père est un ancien détenu. Arrêtez de comparer le confinement à la prison.

La vie en isolement est difficile, oui - mais elle est très différente de la réalité en prison.

Leonsbox via Getty Images

Ellen DeGeneres - qui a diffusé depuis son domicile il y a quelques semaines le premier épisode de «The Ellen DeGeneres Show» après une interruption de trois semaines - a déclaré au monde entier que l’isolement à cause du coronavirus, c’est «comme être en prison. Surtout parce que je porte les mêmes vêtements depuis 10 jours, et que tout le monde ici est gay.»

Je n’ai pas trouvé la blague drôle du tout. DeGeneres s’isolait dans son manoir de Beverly Hills - une maison d’une superficie qui, pour la plupart d’entre nous, relève du rêve. Et dans ce manoir, éclairé par le soleil californien, DeGeneres a beaucoup de choix - et l’accès à des soins si elle en a besoin - contrairement aux vrais détenus qui sont touchés par la pandémie de COVID-19.

Et ce n’est pas seulement DeGeneres. Si vous regardez n’importe quelle plateforme de média social, vous verrez des milliers de publications comparant la confinement à une peine de prison, comme si c’était comparable, même de loin.

Je n’ai aucun moyen de comprendre ce qu’ils ont vécu lors de leur incarcération, mais j’ai ressenti les répercussions de leur manque de liberté.

La comparaison entre le confinement et la prison me sidère. Ce n’est pas que la quarantaine n’est pas difficile, surtout pour les personnes souffrant de maladie mentale, sans revenus ou avec un partenaire violent. C’est que nous n’avons tout simplement pas le droit d’être aussi réducteurs.

Deux membres de ma famille immédiate ont purgé des peines de prison, des peines de 13 et 5 ans. Je n’ai aucun moyen de comprendre ce qu’ils ont vécu lors de leur incarcération, mais j’ai ressenti les répercussions de leur manque de liberté.

Mon père a été incarcéré dans le New Jersey, de 1994 à 1999 - pendant que j’allais à l’école. J’avais 10 ans. Comme un fantôme, il a tout simplement disparu, et seules des lettres maintenaient notre lien. Il est devenu abstrait pour moi à ce jeune âge. Comme un souvenir.

Mon ancien beau-père a également été libéré de prison l’année dernière, après 13 ans.

Tous deux ont purgé une peine pour des crimes non violents, le résultat d’un système qui punit les gens - plutôt que de les réhabiliter - pour des crises de santé mentale et des problèmes de toxicomanie. Tous deux ont toute ma compassion.

La réalité des personnes incarcérées

Connaissant leurs expériences, j’ai travaillé pour le programme d’écriture en prison de PEN America pendant mes études supérieures, et ce programme m’a donné l’occasion d’encourager les personnes incarcérées à écrire de la poésie et des histoires, et de leur partager des ressources avec lesquelles elles pouvaient apprendre à écrire.

DeGeneres - et les nombreuses personnes qui tweetent sur leur soi-disant prison en isolement - ne tiennent pas compte de la réalité des détenus.

Là où nous avons des livres, la télévision, un téléphone et une fenêtre - beaucoup d’entre nous s’aventurent même à faire des promenades et à passer du temps à l’extérieur - beaucoup de personnes incarcérées se retrouvent entassées dans des espaces minuscules, sombres et humides, sans alternative, sans masque ni équipement de protection et, pour beaucoup, sans traitements médicaux. 

Lorsque Mme DeGeneres a utilisé sa plateforme et son privilège pour blaguer sur les expériences des personnes incarcérées, j’ai parlé à mon père.

«Papa, mon Dieu, comment est-ce que tu réagis à ça?»

Mon père m’a répondu: «À la maison, tu es entouré d’êtres chers, et tu as la liberté de t’exprimer physiquement et mentalement. Et même en quarantaine, on peut choisir de s’allonger, ou de dormir, ou de manger, ou de se doucher. Et quand on veut.»

«En prison, m’a-t-il dit, tu es entouré de gens dangereux, traité comme la pire des racailles par les gardiens, et tu n’as ni liberté, ni droits, ni choix.»

Mon père m’a raconté la fois où quelqu’un a commencé à se battre avec lui. Il s’est défendu et a été puni en étant mis en isolement pendant deux semaines - avec une mâchoire cassée. Lorsqu’il a finalement reçu des soins médicaux, sa mâchoire a été refermée avec un fil et il a été renvoyé dans le trou.

«En prison, tu vis dans une cellule qui n’est pas faite pour un animal - et encore moins pour un être humain - partageant l’espace avec un étranger qui se fiche que tu vives ou que tu meures. On ne pense qu’à notre survie. Les personnes incarcérées présentement sont extrêmement vulnérables - sans accès aux faits importants concernant la pandémie.»

Mon père l’a résumé clairement, honnêtement et douloureusement: «En fin de compte, à la maison, vous avez toujours des choix et vous avez accès à l’information.»

Notre obligation de parler de manière responsable

Donc, si ce n’est pas encore clair, la vie en confinement est difficile, oui - mais ce n’est pas la même chose que la vie en prison. Et lorsque nous parlons avec autant de désinvolture - même si nos intentions sont de blaguer - nous banalisons la souffrance des personnes incarcérées.

Nous ne sommes pas «coincés» dans nos maisons. Nous restons chez nous en toute sécurité afin d’aplatir la courbe et pour que le système médical puisse s’adapter.

Alors que DeGeneres se prélasse dans son immense manoir dans les collines, qu’elle est à un appel près d’avoir accès à la télémédecine ou à de l’aide en santé mentale, qu’elle peut commander un masque de protection en un clic, qu’elle est dorlotée par le luxe de son espace extérieur, par la lumière du soleil, qu’elle peut se faire livrer comme bon lui semble de la nourriture, je pense à tous les détenus qui ont été testés positifs à la COVID-19. Je pense aux détenus qui ne seront ni testés ni soignés et aux détenus qui mourront seuls dans des cellules miteuses.

En fin de compte, cette crise nous touche tous, en particulier les populations les plus à risque. De nombreuses personnes incarcérées - mais pas toutes - sont en prison pour des crimes odieux, mais nous avons toujours l’obligation d’utiliser notre langue de manière responsable. Nous ne sommes pas «coincés» dans nos maisons. Nous restons chez nous en toute sécurité afin d’aplatir la courbe et pour que le système médical puisse s’adapter.

La langue est importante. C’est un outil puissant pour le changement et la défense des droits, et chacun d’entre nous - quelle que soit la plateforme dont il dispose - doit être à la hauteur de sa responsabilité de parler avec respect.

Ce texte, initialement publié sur le site du HuffPost États-Unis, a été traduit de l’anglais.

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