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27/04/2020 16:07 EDT | Actualisé 27/04/2020 16:25 EDT

Perdre mon parrain pendant la pandémie m'a ouvert les yeux sur la solitude

Mon parrain n’était pas à l’hôpital, il n’était pas infecté par la COVID-19. Il était chez lui et vivait son confinement seul dans son condo. Il était seul, il est mort seul.

Courtoisie/Julie Taillon
Julie Taillon et son parrain Daniel Taillon

Depuis le début du confinement, ça m’a traversé l’esprit à plusieurs reprises: je me suis demandé ce qui pourrait arriver de pire en cette période de pandémie.

C’est de la mauvaise énergie, mais je me surprenais parfois à me poser la question… Ce serait quoi, la pire épreuve à vivre en isolement? Ne plus voir de hockey à la télévision? Perdre sa liberté? Être séparé de sa famille? Manquer de nourriture? Tomber malade? Perdre un proche? Mourir?

La réalité, c’est que TOUT est chamboulé, plus rien ne se vit de la même façon et donc ce qu’on pensait pouvoir surmonter facilement devient pratiquement de l’inconnu. Soudainement, le coffre à outils qu’on a bâti au fil des années n’est plus suffisant, on doit se procurer de nouveaux outils...qui eux, ne sont pas encore disponibles sur le marché.

Après un mois de confinement, je n’avais pas encore déterminé ce qui pourrait arriver de pire…

Puis il y a eu ce samedi-là. Samedi le 18 avril. Mon père cogne à la porte, il s’assoit sur mon lit, me dit en pleurant que son frère, mon parrain est décédé. Simple comme ça. J’ai pas compris sur le coup. Mon parrain n’était pas à l’hôpital, n’était pas infecté par la COVID-19. Il était chez lui et vivait son confinement seul dans son condo.

Puis ça m’a frappé. Il était seul. Il est mort seul. On l’a retrouvé décédé chez lui, seul. C’est là que je me suis effondrée. C’est là que j’ai réalisé l’ampleur des conséquences qu’engendre toute cette maudite pandémie. 

Certains n’ont pas de réseaux sociaux, d’autres sont introvertis ou plus solitaires, certains ne prendront pas les devants pour contacter des gens à la recherche de réconfort ou de voix humaines.

Tous les jours, on parle des décès liés à la COVID-19, de la situation horrible dans les CHSLD. On entend aussi parler de l’anxiété que vivent les parents, les couples, les femmes enceintes... Mais qu’en est-il des gens qui habitent seuls: des veufs ou célibataires, des gens sans famille? Ça, on n’en entend pas parler. Et il faut que ça change. Eux aussi, on leur dit de rester chez eux et de s’isoler…seuls.

Certains n’ont pas de réseaux sociaux, d’autres sont introvertis ou plus solitaires, certains ne prendront pas les devants pour contacter des gens à la recherche de réconfort ou de voix humaines.

En cette période de crise, on gère tous nos émotions de façons différentes... Mais nécessairement, il y a des gens qui sont dépassés ou qui ne sont pas outillés pour faire face à cette situation anxiogène que cause la pandémie. Et si en plus d’être dépassé tu te retrouves seul, ça peut facilement devenir dangereux.

Mon parrain est décédé. On ne sait pas encore qui est arrivé, mais peu importe la raison, ce qui me chagrine le plus, c’est de savoir qu’il était seul. Il n’a pas pu dire bye aux gens qu’il aime et les gens qui l’aiment n’ont pas pu lui dire une dernière fois à quel point il était extraordinaire. Il m’arrive de me demander ce qu’il a mangé comme dernier repas, à qui il aurait parlé en dernier ou si lui se sentait seul…

Notre deuil est en stand by.

Il est décédé durant cette période de «pandémie», «quarantaine», «confinement», «isolement». Tous des mots froids et vides de sens. Il est décédé au moment où le système est au ralenti, les coroners sont surchargés, les familles ne peuvent pas se serrer fort dans leurs bras et les rassemblements sont interdits. Notre deuil est en stand by.

Il n’est pas question que son histoire se termine comme ça. Mon parrain est un homme qui a dédié sa vie à aider les autres en travaillant entre autres comme éducateur spécialisé auprès des personnes avec des handicaps. Il n’a jamais été du genre à demander de l’aide et a toujours été là pour les autres. Il avait le cœur sur la main et avait toujours de petites attentions pour les gens qu’il aime.

Mon parrain est et sera toujours l’homme le plus intelligent que j’aurai connu dans ma vie. Ses connaissances étaient infinies et c’est de lui que je tiens cette tendance à ne pas être capable d’accepter les injustices de ce monde.

Courtoisie/Julie Taillon
Ses connaissances étaient infinies et c’est de lui que je tiens cette tendance à ne pas être capable d’accepter les injustices de ce monde.

On va se le dire, cette situation qu’on vit à l’échelle mondiale c’est le pire moment pour être en deuil. La cérémonie est peut-être remise à plus tard et l’on devra certainement se replonger dans ce deuil dans quelques mois, mais on va s’assurer que cet homme exceptionnel ne se sente plus jamais seul et on ne se laissera pas abattre par cette situation injuste et inhumaine dans laquelle on se trouve.

Cette pandémie fait des morts, mais aussi des dommages collatéraux. Ce n’est donc pas le temps de se diviser, il faut être plus unis que jamais! Serrons-nous les coudes et prenons des nouvelles régulièrement des gens autour de nous. La vie, c’est beau, mais c’est fragile.

Mon verdict: la pire épreuve à surmonter en période de quarantaine: perdre un proche… mais comme toute épreuve dans une vie, on en sortira grandi, j’en suis convaincue. Ça va bien aller…mais j’ai envie de vous dire que c’est correct aussi quand ça ne va pas parfois.

Daniel. Mi padrino. Au moins là-haut, tu ne seras pas seul.

Je t’aime.

Ta filleule, Julie.