TÉMOIGNAGES
23/11/2020 11:23 EST

J'ai fait un pèlerinage jusqu'à Manawan et voici ce que j'ai appris

Je suis allé porter des fleurs aux proches de Joyce Echaquan. C’est quand je suis arrivé que j’ai compris l’ampleur du geste que je venais de poser.

Kwe!

Je voulais prendre des vacances spéciales, mais castré dans les restrictions covidiennes, on se gratte la tête en se cherchant une destination. J’ai fait une drôle d’affaire. Je suis parti en pèlerinage à pied de chez moi, Saint-Ambroise-de-Kildare et j’ai monté près de 200 km au Nord jusqu’à Manawan au pays atikamekw: le Nitaskinan.

Courtoisie/Jasmin Lafortune
Jasmin Lafortune et son chien Jack

As-tu entendu parler de Joyce Echaquan, une Autochtone morte méprisée par des soignants à l’hôpital de Joliette? Une affaire terrible. C’est juste à côté de chez moi.

Manawan, c’est le village d’où vient Joyce. Devant l’ampleur du drame, je me suis demandé en mauzusse si c’était correct que je monte pareil. Je savais plus sur quel pied danser, mais quand j’ai vu notre premier ministre mononc’ François continuer de s’obstiner sur le racisme SYSTÉMIQUE, j’en pouvais plus de l’ignorance, j’en pouvais plus du statu quo. Je suis parti un peu sur le fly avec mes bottes à caps d’aciers dans les pieds, mon chien Jack et un beau gros sac à dos pesant. Je ne me doutais pas de ce qui allait se passer.

En partant de chez moi, j’ai fait une vidéo sur Facebook pour dire que je partais porter des fleurs aux proches de Joyce. Des fleurs, c’est pas grand-chose, mais c’est mieux que ce que mes gouvernements semblent être capables de faire. Ça a fait boule de neige.

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Du côté autochtone, la connexion avec sa famille et sa communauté fut instantanée. Du côté allochtone, sans même l’avoir demandé, tous les jours j’ai eu des amis pour venir me ravitailler. Tous les jours je refusais poliment à des gens qui voulaient me ravitailler. Ce fut une vague de sympathie immédiate. J’ai plein de nouveaux amis Facebook. C’était enivrant! Je me suis senti soulevé par l’Amour.

Je voulais un trip de nomade, dormir à la belle étoile, ça c’est nomade! Je voulais me connecter à la mère la Terre à un autre niveau. Je voulais prendre mon temps. Mon corps m’a montré quel temps je dois prendre. Façon de dire que c’était pas facile sur mes genoux. J’ai dû apprendre à écouter mon corps, mes intuitions. Imagine ça, je me couchais le soir à trois pieds d’un feu dans mon sleeping et un petit matelas de sol. J’ai aussi dormi dans des auberges, mais quand même, dormir dehors, ça m’a montré à quel point ça me prend rien pour être heureux.

Y’a pas à dire, c’était toute une marche! Et l’accueil qu’on m’a réservé à Manawan était à la hauteur de mon exploit. Ça me fait rire d’y repenser, mais maudit que je m’attendais à rien quand je suis parti de chez moi.

Courtoisie/Jasmin Lafortune
La communauté est ébranlée par la mort de Joyce et elle a envie de savoir que des gens bons existent et que ce n’est pas tout le monde qui est raciste.

C’est quand je suis arrivé que j’ai compris l’ampleur du geste que je venais de poser. La communauté est ébranlée par la mort de Joyce et elle a envie de savoir que des gens bons existent et que ce n’est pas tout le monde qui est raciste. Soixante personnes m’attendaient à mon arrivée. Le chef m’a fait un beau discours. J’ai reçu une plume d’honneur et une tonne de cadeaux. Quand je pense que le premier ministre n’était pas le bienvenu pour les funérailles de Joyce, mettons que je me sentais privilégié.

Après mes 13 jours de marche et l’accueil sensationnel, j’ai passé 13 jours dans la communauté. J’étais dans un autre pays. La langue, la couleur de peau, les mœurs, la végétation sont différentes. Un vrai dépaysement, j’ai adoré. J’ai appris un peu la structure de leur communauté, leur histoire et leur spiritualité. J’ai constaté nos belles et moins belles différences. J’ai tripé! Ça me donnait l’impression qu’on peut reconstruire un nouveau monde et qu’avoir des repères différents de nos conceptions catholicos-capitalistes, ça existe pour vrai!

Tout le monde ou presque savait qui j’étais. On m’appelait par mon prénom. Ils m’ont invité dans leur salon, à leur chalet, m’ont jasé de tout et de rien, m’ont remercié pour mon geste de réconciliation. Ils m’ont remercié je ne sais combien de fois. Ils étaient accueillants et reconnaissants. Ce sont des gens authentiques, pas mal plus que nous dans le sud. J’ai été frappé par leur chaleur humaine et leur esprit de communauté. J’ai senti que j’avais beaucoup à apprendre d’eux.

Un pèlerinage, c’est une affaire spirituelle. C’est fait pour avancer dans le côté non tangible de nous-mêmes. J’ai été servi. J’ai vécu des affaires à me faire passer pour un fou, des nuits de sudation trop intense et des affaires que seul le destin peut synchroniser. Je trouve dommage que nous soyons programmés dans un système qui reconnaît trop peu l’ésotérisme et les forces intangibles qui nous entourent.

Je pourrais m’écarter sur bien des aspects de mon voyage, mais ce que je veux te partager, c’est des affaires que j’ai comprises.

Le racisme c’est l’ignorance, et l’ignorance, ça fait peur

Deux personnes vont s’aimer si elles ont un point en commun à se jaser. Apprendre à se connaître, c’est là que ça commence.

L’ignorance, le gouvernement la cultive

L’histoire qu’on nous a contée à l’école est truffée de mensonges et il y a eu des gens pour décider que ces mensonges seraient cultivés. C’est pas une vérité qu’on aime se mettre en pleine face. Dites-vous bien que si on ment sur l’histoire, on ment sur le présent aussi. Le mensonge est ÉNORME!

Les drames persistent

Les Autochtones du Canada sont victimes d’affaires terribles. Des gens disparaissent, des femmes se font ligaturer à leur insu. Plusieurs femmes m’ont parlé de leurs enfants disparus dans des circonstances inimaginables. Une femme enceinte de 32 semaines, ça ne se fait pas avorter dans notre monde, mais j’en connais une qui a été obligée et à qui on a refusé de redonner le corps du bébé. Est-ce que tu pensais qu’en fermant les pensionnats, plus personne ne s’organiserait pour «tuer l’Indien»?

Ils ont chez eux des beautés dont nous serions jaloux

Parti avec le préjugé que les communautés ne sont que remplies de misère, je reviens avec l’idée que c’est faux et qu’il y a aussi plein de gens avec des diplômes en poche et la motivation de militer tous les jours pour leurs droits.

Une communauté, plus c’est petit, plus c’est tissé serré

Dans notre monde où l’on divise pour mieux régner et où on se retrouve étouffé par notre propre individualisme, les Premières Nations ont de quoi nous inspirer.

L’Amour est plus fort que tout

Époustouflé et profondément changé de l’amour que j’ai reçu, j’ai compris que l’humain est altruiste, aime donner, partager et prendre soin. La compétition n’est pas naturelle en nous.

L’œuvre de Joyce

Briser le silence et mettre en pleine face une réalité qu’on ne voudrait pas croire si elle nous était simplement dite. Elle est désormais une icône de courage. Les Autochtones n’oublieront jamais!

Y’avait plein d’autres choses que j’avais envie de t’écrire. Si l’envie te prend de vouloir cultiver un nouveau monde avec moi, viens me rejoindre sur Facebook. J’ai pas fini de militer pour que la lumière surgisse dans ce monde de noirceur pandémique.

Matcaci!

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.