TÉMOIGNAGES
08/04/2020 16:45 EDT

Voici comment je fais face à la pauvreté pendant la pandémie en tant que mère monoparentale

J'ai bien peur que des millions de Canadiens y soient confrontés prochainement.

En tant que mère célibataire de trois enfants qui a déjà eu recours au filet social dans le passé, je passe beaucoup de temps à calculer. Je regarde combien j’ai d’argent dans mon compte de banque, quel montant d’argent je peux espérer gagner - et pour combien de jours j’en aurai pour ma famille pendant cette pandémie. Je sais que ce n’est qu’une question de temps avant que ce qui entre ne corresponde pas à ce qui sort.

Charles Gullung via Getty Images
J'ai perdu une partie de mes revenus lorsque la pandémie a été déclarée.

Il y a cinq ans, j’ai eu la chance d’obtenir une énorme promotion au travail, pour avoir ensuite, par malheur, un diagnostic de santé sérieux qui a mené à cinq chirurgies oncologiques. J’ai perdu mon revenu du jour au lendemain et la compagnie d’assurances de mon nouvel employeur a refusé de payer pour l’invalidité.

Lorsque mon fonds d’urgence s’est épuisé, nous avons été plongés dans la pauvreté. Les montants d’aide publique étaient trop bas pour nourrir une famille et payer l’hypothèque de notre petit semi-détaché, donc plutôt que de me reposer pour récupérer, j’ai enchaîné les petits boulots sans arrêt pour payer les factures.

Au coeur de la pandémie de COVID-19, je crains que des millions de Canadiens vivent la même chose - les personnes en situation de pauvreté, encore une fois, sont les plus susceptibles d’en souffrir.

«Tout le monde est préoccupé par l’argent»

Terrifiée de me retrouver une fois de plus sur la liste d’attente des banques alimentaires ou de ne pas avoir les moyens de subvenir aux besoins essentiels de mon enfant ayant des besoins spéciaux complexes, j’avais fait en sorte d’avoir plusieurs sources de revenus. J’ai accueilli des étudiants internationaux, eu un emploi à temps partiel avec une flexibilité pour prendre soin de mon enfant, gardé des enfants après l’école et donné des cours de musique.

J’ai aussi nettoyé des condos, mais j’ai pu y renoncer récemment alors que je pouvais enfin me permettre de respirer. (Au grand soulagement de mon médecin.)

Les gens devant moi ont dépensé plus de 800 dollars et se sont vantés d’être en mesure de «survivre pendant des mois». Pendant ce temps, je tapais chaque achat dans une calculatrice.

Quelques jours après que l’Organisation mondiale de la santé a déclaré la COVID-19 comme étant une pandémie, environ 40% de mes revenus ont disparu, d’un coup. Un élève a déménagé, la garde des enfants s’est arrêtée et certains élèves ont annulé des cours de musique (malgré que je les offrais à distance).

Je comprends. Tout le monde s’inquiète pour l’argent.

J’ai puisé le petit montant que j’avais pu épargner dans mon fonds d’urgence. Si nous en avons besoin, ma famille a 140 dollars pour nous permettre de passer deux semaines d’isolement. Mes opérations pour mon cancer, qui me rendent plus à risque de contracter ce virus, rendent cela possible.

Plus d’un million de Canadiens qui ont déjà demandé l’assurance-emploi vont soudainement devoir se contenter d’une fraction de leur revenu. En tant que parent célibataire, cette réalité est encore plus intense. Vous n’avez pas deux moitiés pour faire un tout.

Approvisionnement, nourriture et survie

J’étais à la caisse à l’épicerie. Les gens devant moi ont dépensé plus de 800 dollars et se sont vantés d’être en mesure de «survivre pendant des mois». La personne suivante en a dépensé le double. Pendant ce temps, je tapais chaque achat dans une calculatrice.

En tant que personne immunosupprimée, j’achetais deux semaines de provisions pour notre famille. Et je me sentais chanceuse de pouvoir faire ça. Pendant mes pires années, ces 140 dollars supplémentaires auraient été impossibles.

Je n’ai pas trouvé les articles très en demande comme des lingettes, du désinfectant pour les mains, du pain et de la farine. Je ne pouvais pas non plus me permettre les prix élevés pour le papier de toilette dans mon magasin de l’est de Toronto, qui sont passés de 5,99 dollars à 13,99 dollars pour huit rouleaux. Je suis sortie de là les mains vides. J’ai réussi à acheter quelques articles supplémentaires dans un autre magasin et j’ai déposé des provisions pour la banque alimentaire. Ils en ont plus besoin que nous.

À la maison, j’ai préparé des repas économiques pour le congélateur au cas où je tomberais malade et que je ne pourrais pas cuisiner - la soupe, le dahl aux lentilles et la tarte maison sont les plats préférés de la famille et peuvent être réchauffés facilement. J’ai installé une station de lavage des mains et commandé une réserve de médicaments pour mon fils (bien que je ne puisse en obtenir que pour dix jours).

Les six médicaments différents qu’il prend chaque jour, soit 17 pilules au total, sont de plus en plus difficiles à trouver. Si l’un de ses médicaments est pris avec quelques heures de retard, il sera hospitalisé. C’est aussi inquiétant que notre situation financière.

Soins personnels et santé mentale

Pendant des années, prendre soi de moi m’a échappé. Il n’y a pas vraiment moyen de prendre soin de soi dans un contexte de chirurgie oncologique et de pauvreté. Mais j’essaie de faire quelque chose, n’importe quoi, pour me sentir bien pendant cette pandémie.

Mon objectif est de garder les enfants en bonne santé et de faire en sorte que leurs journées soient prévisibles et sûres. Pourtant, récemment, je me suis retrouvée à respirer profondément, à prendre une tasse de thé (sachant qu’il me reste exactement 21 sachets de thé) et à me laisser aller à ce moment tellement nécessaire.

Des programmes en ligne gratuits de pleine conscience et d’activité physique sont accessibles et peuvent fonctionner pour certaines personnes. Par contre, la pleine conscience est difficile lorsque vous devez vous préoccuper de subvenir aux besoins de base, et l’activité physique est difficile lorsque vous avez une atteinte nerveuse.

Si j’avais les moyens, je suivrais un cours de danse pour personnes handicapées à 10 dollars, qui a lieu deux fois par mois, maintenant à distance. Mais je serre ma monnaie tellement fort que je peux l’entendre grincer, hyper consciente que 10 dollars peut me faire perdre un jour et demi de courses en un clin d’œil.

Ce à quoi je pense

Les personnes dans le besoin sont tout autour de nous, ne demandent pas d’aide, mais ont désespérément besoin que nous reconnaissions leurs craintes et leur vécu.

Ma famille a le privilège de faire du bénévolat pour un programme qui sert des repas et offre un espace sécuritaire pour dormir aux personnes sans domicile fixe. Notre établissement a malheureusement dû prendre la difficile décision d’annuler le programme par mesure de sécurité contre la COVID-19. Où ceux qui comptent sur ce programme trouveront-ils de la nourriture et un lit chaud?

Katie Smith
Les enfants savent partager. Et nous?

J’ai eu une réflexion semblable la semaine dernière lorsque j’ai livré des boîtes de nourriture à l’entrée de maison d’aînés, pour apprendre que c’était notre dernière livraison - le programme ne peut tout simplement pas emballer les boîtes de manière à assurer la sécurité des bénévoles. Je m’inquiète pour toutes ces incroyables personnes âgées qui comptent sur nous.

Pendant ce temps, j’ai entendu quelques personnes de la classe moyenne parler de ce qu’elles peuvent obtenir «gratuitement». Je me demande à quel point notre nation serait plus forte si nous nous préoccupions des plus vulnérables autant que de nous-mêmes.

Des Canadiens qui soutiennent les Canadiens

Il y a un peu d’aide gouvernementale disponible, mais nous devons trouver une solution pour ce pays.

Individuellement, nous devons vivre selon les principes que nous enseignons à nos enfants - le partage, par exemple. Ce panier de 800 dollars devrait contenir autant d’articles pour nos voisins que pour nous-mêmes.

Katie Smith
Soutenir ma famille est ma priorité.

Nous avons également besoin que ceux qui ont un salaire stable continuent à payer les services qu’ils utilisent, comme la garde d’enfants, le nettoyage et les rendez-vous chez le coiffeur, même s’ils ne peuvent pas en bénéficier actuellement. C’est une façon de créer une stabilité pour les personnes qui, après tout cela, seront, espérons-le, là pour s’occuper de nos enfants, nettoyer nos maisons et servir nos repas.

Au point de vue politique, le Canada a besoin d’un programme de revenu de base. Il permettra de sortir des millions de personnes de la pauvreté en les aidant à accéder à un logement stable et à la sécurité alimentaire. Ce pays a également désespérément besoin d’un régime national d’assurance-médicaments - personne ne devrait avoir à choisir entre les prescriptions et l’alimentation de sa famille.

Depuis que j’ai commencé à écrire cet article il y a un peu plus d’une semaine, mon employeur à temps partiel a augmenté mes heures. J’ai pleuré quand je l’ai découvert. Je suis si heureuse, non seulement d’avoir apporté une sécurité supplémentaire à ma famille, mais aussi de pouvoir apporter davantage à ma communauté.

Ce texte, initialement publié sur le site du HuffPost Canada, a été traduit de l’anglais.