TÉMOIGNAGES
06/01/2021 10:36 EST

La pandémie a fermé ma PME. Maintenant, je gagne ma vie en diffusant des jeux vidéo en direct.

Mission complétée: réaliser mon rêve d'enfance.

Une minute, je travaillais à temps plein au sein de l’entreprise de cuisine de rue et de traiteur zéro déchet à base de plantes que ma conjointe a fondée à la fin de 2018. L’instant d’après, toutes nos activités se trouvaient interrompues en raison de la pandémie de COVID-19. Des dizaines de personnes que je connais ont également perdu leur emploi ou ont dû fermer leur entreprise.

Jean-Michel Lajoie
L'auteur, à gauche, travaillait dans l'entreprise de restauration de sa partenaire jusqu'à la pandémie.

Je me qualifiais pour le paiement mensuel de 2 000 $ de la PCU et j’ai essayé anxieusement, sans succès, de trouver un nouvel emploi ou un contrat de travail dans le domaine de l’informatique. Le monde m’a soudainement semblé très effrayant et incertain.

Pendant ce temps, j’ai renoué avec mon ami d’enfance, Alex. Nous nous sommes rencontrés il y a 16 ans, deux nerds de l’école secondaire avec un rêve commun de devenir des «streamers» populaires. Nous avons lancé NotCasuals, une chaîne YouTube proposant des guides de jeu, des conseils, des astuces et des tutoriels, en 2011. En l’espace de six mois, certaines de nos vidéos ont récolté près d’un million de vues, ce qui nous rapportait environ 1 000 $ pour chacune — presque du jamais-vu sur la plateforme relativement nouvelle.

Au fil du temps, nous nous sommes un peu éloignés l’un de l’autre et avons mis un frein à nos ambitions de «gamers». J’ai déménagé à Dubaï pour le travail en 2015, puis à Vancouver. Alex a réalisé son rêve et a commencé une carrière dans l’industrie du jeu vidéo au Québec.

Courtesy NotCasuals
Alex est l'autre moitié de «NotCasuals».

Pendant la pandémie, l’isolement dû au télétravail le rendait malheureux, alors nous avons redémarré notre chaîne juste pour le plaisir. Notre distraction par rapport à l’état du monde s’est transformée en un travail à plein temps. La chaîne a doublé de taille pour atteindre près de 40 000 abonnés, et nous avons étendu la diffusion en continu à une nouvelle plateforme prometteuse de type Twitch appelée Trovo. Bien que l’argent que nous gagnons varie d’un mois à l’autre, c’est certainement suffisant pour vivre. Et je ne peux pas imaginer faire autre chose. Voici comment nous procédons.

Notre journée de travail

Une journée de travail normale commence par consulter les médias sociaux et les sites Web de nouvelles portant sur les jeux vidéo pour vérifier s’il y a des annonces ou des mises à jour concernant ceux auxquels nous jouons — un sujet rapide et facile pour une nouvelle vidéo YouTube. Sinon, Alex et moi passons quelques heures à réfléchir à des idées pour les vidéos et les guides de cette semaine. Nous essayons de scénariser, d’enregistrer, d’éditer et de publier au moins cinq vidéos chaque semaine.

Alex se concentre sur la diffusion en continu de six à 12 heures (ou plus) chaque jour, alors que je diffuse quatre à cinq soirs par semaine, pendant trois à cinq heures à la fois. Parfois, cela fait beaucoup, mais nous ne voulons pas perdre notre «momentum».

Comment nous gagnons de l’argent

Au début, nous gagnions quelques centaines de dollars par mois sur YouTube. C’était bien, mais pas du tout suffisant pour que deux personnes puissent en vivre. Une vidéo moyenne peut rapporter de 0,50 $US à 15 $US par millier de vues; nos vidéos de jeux, destinées à un public plus jeune, rapportent un montant relativement bas de 1 $ à 3 $ pour mille vues. Nous gagnons actuellement environ 100 $ par jour de cette façon.

Depuis, nous avons étendu nos sources de revenus au-delà de YouTube. Les abonnements payants sur les plateformes vidéo sociales peuvent nous rapporter environ 5 $ par mois chacun (dont la moitié est prise par les plateformes). Certaines plateformes de diffusion en continu paient régulièrement les créateurs de contenu, ce qui nous permet de gagner entre 700 $ US et 6 000 $ US par mois selon le nombre d’heures de visionnage. Récemment, nous avons obtenu quelques centaines de dollars d’un studio de jeux pour une vidéo sponsorisée; c’est ainsi que la grande majorité des créateurs de contenu gagnent de l’argent.

Jean-Michel Lajoie
Parfois, il faut un peu de créativité pour se démarquer de la concurrence et garder les téléspectateurs intéressés.

Qu’est-ce qui fait un contenu de qualité?

Au début, le fait que nous soyons exceptionnellement bons dans les jeux auxquels nous jouions et que nous puissions en discuter en profondeur était suffisant pour attirer les téléspectateurs. Nous jouions et parlions simplement des jeux de manière spontanée. Cependant, il est devenu clair que les auditeurs que nous espérions attirer — des auditeurs fidèles — recherchent toujours quelque chose de spécifique, et ils le veulent rapidement. Nous sommes passés à la création de vidéos plus courtes, bien structurées et scénarisées, axées sur un seul conseil, une seule astuce ou un seul élément d’information. Ces vidéos étaient plus faciles à produire et bien plus performantes.

L’équipement

Nous avons commencé avec le minimum: un ordinateur de jeux, une webcam intégrée et un casque. Mais pour nous démarquer des millions d’autres vidéos mises en ligne chaque jour, souvent de mauvaise qualité, nous avons réinvesti la majeure partie de l’argent que nous avons gagné dans la mise à jour de nos équipements. Nous avons acheté un deuxième ordinateur à la fine pointe de la technologie, avec une carte vidéo haut de gamme pour l’édition de nos contenus, ainsi qu’un écran vert, une webcam de qualité supérieure et un éclairage de qualité studio.

NotCasuals/Youtube
NotCasuals diffuse plusieurs jeux, mais s'est récemment concentré sur le jeu de rôle populaire Genshin Impact.

La sélection des jeux 

Nous avons redémarré la chaîne en juin 2020 en jouant au célèbre jeu mobile Rise of Kingdoms. Bien qu’il soit judicieux de proposer des jeux avec une large base, nous sommes rapidement passés à la version bêta du jeu de rôle d’action moins connu, Genshin Impact, avant qu’il ne gagne en popularité au sein de l’un des lancements les plus réussis de tous les temps. Avec moins de concurrence et plus d’espace pour se développer, notre chaîne a connu une croissance de 1 000% deux mois de suite. Le fait de limiter le nombre de titres et de genres auxquels nous jouions a également créé une cohérence interne, ce qui a incité les auditeurs à revenir.

Créer une communauté

La partie la plus difficile de la création d’une chaîne de jeux est de développer votre audience. Habituellement, cela peut prendre des mois ou des années, mais tout le monde devient soudainement un «gamer» en temps de pandémie. Notre public cible a explosé du jour au lendemain, tout comme notre nombre d’auditeurs. Les «streams» qui attiraient auparavant six auditeurs en rassemblaient désormais jusqu’à mille, posant des questions et plaisantant à propos de la vie, évitant généralement l’isolement ressenti par plusieurs.

Entre nos «streams» et une chaîne Discord détenant 3 000 membres, nous sommes constamment connectés à nos auditeurs — vous ne croiriez pas combien d’entre eux regardent notre «stream» pendant qu’ils travaillent. Cela nous oblige à nous présenter chaque jour avec du nouveau contenu, car notre communauté s’y attend. En plus de rendre le travail agréable, le fait de fidéliser notre communauté est important pour notre résultat net et nous fournit des commentaires en temps réel, qui nous aident à créer du contenu qui l’intéresse.

Gérer l’incertitude

L’un des plus grands défis est l’incertitude liée à tout cela, tout comme la pandémie elle-même. Nous lisons les histoires d’horreur de personnes dont les comptes ont été fermés en raison d’accusations, de problèmes de droits d’auteur ou de bogues. Nous pouvons passer des heures et des heures sur une vidéo sur laquelle personne ne clique, ou passer très peu de temps sur une vidéo qui devient absolument virale. Nous ne savons pas si un jeu vidéo que nous avons évalué perdra de sa popularité ou si un jour notre contenu sera simplement abandonné par l’algorithme.

Nous n’avons pas encore fait cela assez longtemps pour avoir un «mauvais» mois, mais il y a des semaines pendant lesquelles nous avons vu les visionnements chuter de plus en plus près de zéro. Ce sont des moments comme ça qui nous obligent à innover constamment en remettant des cadeaux, en organisant des événements en direct ou en sortant le cosplay — tout ce qu’il faut pour se démarquer et maintenir notre chaîne à flot en temps de pandémie.

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Ce texte initialement publié sur le HuffPost Canada a été traduit de l’anglais.