OPINION
23/09/2020 10:22 EDT

En temps de pandémie, voici ce que dit notre engouement pour les conserves

Dans des temps incertains et difficiles, la cuisine peut devenir une valeur refuge. Elle propose un but simple à atteindre, scande le temps des journées, nous plonge dans le concret et stimule nos sens.

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Pour finir la saison, il me restait à faire des confitures de bleuets. Après plusieurs tentatives infructueuses, j’ai finalement réussi à mettre la main sur des pots Mason. Mais j’ai eu de la chance.

C’est un étrange effet de la pandémie de COVID-19: tout le monde fait des conserves. Les quincailleries ont été littéralement prises d’assaut. Au printemps, le pain maison avait aussi eu son heure de gloire, et les tablettes des épiceries avaient été vidées de leur stock de farine et de levure. Comment expliquer cet engouement?

Le cas du pain a été amplement discuté. Celui des conserves obéit à des logiques similaires. Dans des temps incertains et difficiles, la cuisine peut devenir une valeur refuge. Elle propose un but simple à atteindre, scande le temps des journées, nous plonge dans le concret et stimule nos sens. En plus, l’aliment donne du plaisir et nous fait entrer en relation avec autrui. Autant de bonheurs précieux, et moins petits qu’on le dit.

Je m’intéresse aux représentations de l’aliment et de la gastronomie. Au-delà des effets de mode, que disent-elles de nos préoccupations, de nos visions du monde, de nos sociétés? J’explore ces concepts dans ma production la plus récente, une œuvre de littérature numérique portant sur l’expérience et les résonances affectives de la nourriture.

L’imaginaire des aliments

L’imaginaire associé aux aliments comporte une part subjective, mais il résonne aussi avec l’histoire et l’expérience de la collectivité. Il a une dimension sociale, et ses impacts sur les pratiques et les usages alimentaires sont bien concrets.

Pourquoi, dans les moments que nous traversons, élisons-nous comme aliments significatifs le pain plutôt que la viande, la confiture plutôt que la crème glacée?

Tout un ensemble de représentations imaginaires positives se rattache aux conserves et peut expliquer leur attrait.

Goûter le temps

Dans le geste de faire des conserves, il y a la quête d’un certain rapport au temps.

L’été a passé trop vite. Quoi de mieux, pour essayer de saisir ce temps enfui, que de le placer dans de jolis bocaux de verre? Les conserves permettent ainsi de préserver des moments — la cueillette des framboises en juillet, ou l’émerveillement au marché devant la profusion des récoltes. Ces merveilles échappent au temps et à la finitude.

Les conserves supposent aussi un rapport au temps à venir. Ces confitures que l’on cuisine, on peut bien y goûter maintenant, mais c’est en février qu’elles trouveront tout leur sens. Elles seront alors un doux rappel, une réminiscence concrète de la chaleur de l’été.

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Manger une confiture de bleuets au mois de février nous rappelle les douceurs de l’été. 

Cet imaginaire permet ainsi de se projeter ailleurs. Loin du quotidien difficile de cette époque de pandémie, il nous fait rêver à un temps idéalisé où règnerait le rythme cosmique des saisons.

Un idéal de maîtrise technique

La confection des conserves demande des connaissances spécifiques, au moins quelques pièces d’équipement de base, des gestes précis. Ce savoir peut avoir été acquis par la transmission familiale. Mais désormais, les ateliers de formation, les livres de cuisine, les sites web ou les tutoriels sont aussi d’excellentes sources d’information.

Quelle que soit notre source, au final, il faut poser les bons gestes. Car si une technique déficiente peut avoir des conséquences bénignes, elle peut aussi mener à l’empoisonnement.

Cette nécessaire précision associe la confection des conserves à un idéal de maîtrise technique. Alors que nous n’avons pas le contrôle sur nos vies, cette représentation est certainement attrayante. Faire des conserves, c’est détenir une compétence, un savoir-faire. C’est avoir une prise sur le concret.

Un rêve d’autosuffisance

Des représentations d’autosuffisance alimentaire se rattachent aussi aux conserves.

Alors que l’insécurité alimentaire est de plus en plus répandue, que le système de production agricole a montré ses fragilités et que des récoltes ont dû rester aux champs, que des pénuries ont marqué les derniers mois ou que nous avons simplement évité les sauts trop fréquents au supermarché, l’autosuffisance alimentaire s’est présentée comme une voie séduisante. L’explosion des potagers au cours de l’été en témoigne.

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Dans nos conserves, il y a des aliments que l’on a produits, cueillis et cuisinés.

La popularité des conserves a certainement à voir avec cette quête d’autonomie. Il y a dans la prévoyance et l’accumulation quelque chose de sécurisant, comme le cas du papier de toilette l’a amplement démontré.

Mais plus encore, les conserves ne sont pas un banal produit industriel acheté au supermarché. Elles sont significatives parce qu’elles contiennent des aliments produits, cueillis et cuisinés localement. Dans ces bocaux, il y a un peu du territoire que nous habitons.

Les conserves mobilisent ainsi des représentations positives qu’on associe à l’écologie et à des manières inspirantes d’habiter le territoire et l’environnement.

Partage et don

Les conserves sont enfin des denrées éminemment «collectivisables». Elles sont souvent faites en groupe, à cause des quantités impliquées et de l’équipement requis. Et elles peuvent facilement être offertes.

Ces caractéristiques font en sorte que des représentations liées au partage et au don leur sont associées.

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La popularité des conserves a à voir avec une quête d’autonomie. Il y a dans la prévoyance et l’accumulation quelque chose de sécurisant. 

Or face à la pandémie, nous avons dû radicalement changer nos manières de vivre ensemble et d’interagir. Plusieurs se sont trouvés isolés, coupés de leurs proches. Les représentations associées aux conserves peuvent mettre un baume sur ces difficultés, car elles évoquent une cuisine par et pour la collectivité.

Les pouvoirs de l’imaginaire

S’il y a un engouement pour les conserves, c’est parce que ces préparations font vibrer des cordes sensibles dans la situation de pandémie que nous vivons. Faire des conserves, c’est imaginer un rapport serein au temps, maîtriser le concret et la technique, habiter un territoire local où l’autosuffisance serait possible, et rêver autrement la collectivité.

La nourriture n’est pas liée qu’à la subsistance. Quand nous faisons la cuisine et que nous mangeons, nous mettons en jeu des représentations, des visions du monde, des croyances. C’est cet imaginaire qui rend les aliments véritablement significatifs et savoureux.

Ce texte a initialement été publié sur le site de La Conversation.

 
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