La pandémie nous aura-t-elle vraiment appris à ralentir?

Plusieurs se sont promis de mieux concilier travail, famille et le reste «quand tout ça sera fini». Mais c’est plus facile à dire qu’à faire…

La pandémie de COVID-19, avec son confinement et sa distanciation physique, nous a obligés à revoir notre rapport avec les autres. Certains ont aimé être forcés de ralentir la cadence et se sont promis de consacrer plus de temps à entretenir leurs relations avec les autres - famille, amis, voisins - lorsqu’ils seraient de retour au travail. Mais alors qu’on se déconfine et que la machine économique repart, que reste-t-il de nos belles résolutions?

«Ça serait l’fun de répondre sans hésitation qu’on a pris conscience d’à quel point nos existences sont compartimentées, très individuelles, à quel point on a peu de contact avec ceux qui nous entourent, et que désormais tout va changer. Mais on ne le sait pas, ce qui va se passer», lance la sociologue Annie Cloutier, qui s’intéresse notamment aux questions touchant la conciliation travail-famille et le vivre ensemble.

«Ça prendrait vraiment un changement très important dans deux traits de notre société: l’individualisme et le capitalisme.»

- Annie Cloutier, sociologue

Même si elle se décrit comme «très optimiste», l’autrice doute de voir la vague de solidarité et d’entraide dont le Québec a été témoin durant le confinement perdurer après la pandémie.

«Ça prendrait vraiment un changement très important dans deux traits de notre société: l’individualisme et le capitalisme», juge-t-elle. Pour trouver plus de temps à consacrer à soi-même, à notre famille et à nos voisins, «il faut accepter, ça revient toujours à ça, de réduire notre train de vie, de réduire notre capacité de consommation pour se consacrer à des choses dont on dirait alors qu’elles ont plus de valeur», résume-t-elle.

Plaidoyer pour la décroissance

La réduction du temps de travail, c’est l’une des réformes proposées par le sociologue Yves-Marie Abraham, adepte de la décroissance et auteur du livre Guérir du mal de l’infini: produire moins, partager plus, décider ensemble.

«D’un point de vue pratique, pour pouvoir s’engager dans d’autres manières de vivre, il faut de la disponibilité. Quand on a une job normale, quand on finit sa semaine, on n’a qu’une seule envie: se poser et, à la limite, s’abrutir, parce qu’on n’a plus d’énergie», décrit celui qui donne depuis plusieurs années un cours sur la décroissance à HEC Montréal.

«Reconquérir son temps, c'est la première des conquêtes qui me paraît importante.»

- Yves-Marie Abraham, sociologue et adepte de la décroissance

Or, le confinement de trois mois a peut-être été l’occasion pour certains de «décoloniser leur imaginaire», de «se sortir de la tête un certain nombre d’évidences» et de réaliser que, finalement, «peut-être qu’on vivrait mieux sans travailler comme des fous», concède M. Abraham, sans toutefois se bercer d’illusion.

«Si les choses reviennent à la normale comme il semble que ce soit le cas, à mon avis, il ne restera pas grand-chose de ça», dit-il. «Mais peut-être qu’une crise comme celle-là, si elle continue ou si elle prend d’autres formes, peut conduire plus de personnes à remettre en question notre modèle de société.»

D’ailleurs, l’engouement pour son cours sur la décroissance est tel que l’université a ouvert pour la première fois deux groupes-cours à l’automne, plutôt qu’un seul. En moins d’une heure, les deux groupes affichaient complet, raconte-t-il. «C’est peut-être un effet de la pandémie», dit-il, tout en soulignant que le cours gagne en popularité depuis environ deux ans.

Premiers pas vers une décroissance en douceur

L’idée de la décroissance vous parle? M. Abraham a quelques suggestions pour ceux qui souhaitent s’investir pour la cause.

La première, c’est de participer à un «commun», soit «un collectif d’êtres humains qui se constitue pour prendre en charge un de ses besoins de manière autonome, dans une relation de coopération».

Ça sonne compliqué, mais ça n’a pas besoin de l’être. Un commun, ça peut être aussi simple qu’un groupe de voisins qui décident d’entretenir, ensemble, leur ruelle, illustre-t-il. L’idée, c’est de devenir plus autonomes en ayant un peu moins recours aux services de l’État et de l’entreprise privée, «ces deux grandes instances entre lesquelles on est coincé depuis deux siècles». Il cite aussi l’exemple de l’épicerie Le Détour, à Pointe-Saint-Charles, autogérée par ses membres bénévoles.

Si l’on voit fleurir des communs depuis plusieurs années - pensons à des initiatives comme la bibliothèque d’outils La Remise ou LocoMotion, un programme de partage de véhicules entre voisins - le confinement a permis à certains d’expérimenter la «communalisation» de façon plus informelle.

Quand les écoles ont fermé, des parents se sont partagé la garde des enfants du voisinage. D’autres ont fait l’épicerie pour leurs voisins en quarantaine. Des groupes d’entraide par quartiers ont fait leur apparition sur Facebook, pour donner des coups de main de toutes sortes aux personnes affectées par la crise. Des communs éphémères qui auraient intérêt à survivre, selon Yves-Marie Abraham.

L’autre façon d’appuyer le mouvement pour la décroissance, dit-il, c’est évidemment de militer. Ça pourrait être au sein d’un groupe comme le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale, d’un groupe écologiste ou encore d’un parti politique comme Québec solidaire, «qui est très proche de certaines idées de la décroissance», énumère le sociologue.

La troisième option - c’est celle qu’il a choisie en travaillant à HEC et au sein du groupe de recherche sur la décroissance Polémos - est de «réfléchir au Québec post-croissance». «Il y a tout un travail d’imagination qui peut intéresser à la fois les théoriciens, mais aussi les artistes... tout le monde», assure-t-il.

Ce «Québec post-croissance», il n’est probablement pas au bout du fameux arc-en-ciel devenu le symbole de cette crise. Mais la pandémie de COVID-19 aura peut-être gonflé les rangs de ceux qui réclament des transformations profondes au sein de notre société, selon Annie Cloutier.

«C’est ça qui me donne un peu d’espoir par rapport à cette crise-ci. Pas que ça change du jour au lendemain, boutte pour boutte, après la crise. Mais que ça ait été un moment très important pour accélérer et faire avancer les changements qui sont nécessaires si on veut que les sociétés continuent de vivre d’une façon qui est acceptable pour l’ensemble de la population.»