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08/10/2019 15:22 EDT | Actualisé 09/10/2019 07:02 EDT

Pages Facebook satiriques: l’humour est-il une arme à double tranchant?

On a posé la question aux créateurs des pages «Dérapages poétiques» et «Le Revoir».

SIphotography via Getty Images

En période de campagne électorale, certains cherchent parfois à s’alléger l’esprit en consultant des sites humoristiques pour rigoler, s’informer, ou parfois même les deux. 

Mais ce type de publication peut-il influencer les lecteurs et, ultimement, avoir un impact sur leur décision dans l’urne, le jour du scrutin? Le HuffPost Québec s’est entretenu avec les instigateurs des pagesDérapages poétiques etLe Revoir, ainsi qu’avec Emmanuel Choquette, chargé de cours à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, afin de connaître leur avis sur la question. 

Des approches différentes

Si l’humour occupe une place prépondérante tout autant dans les Dérapages poétiques que dans Le Revoir, les deux plateformes n’utilisent pas la même approche pour parvenir à leurs fins. Elles ne sont pas non plus nées dans le même contexte. 

Dans le cas des Dérapages, les créateurs – qui désirent rester anonymes – expliquent que «c’est un projet qui est né d’un désir de jouer avec la forme poétique, avant tout» et qu’«il y avait un certain plaisir à prendre le pire objet qui soit pour le faire». Tout en attirant l’attention sur ce qui était dit, ils voulaient s’amuser. «Le but n’était pas tant de dénoncer, nous voulions rire, faire des ready-made», ont-ils confié au HuffPost Québec par écrit. Prenant des proportions auxquelles les instigateurs du projet ne s’attendaient pas, la page a, depuis sa création en 2015, attiré à ce jour plus de 49 000 abonnés. 

Comme l’explique Emmanuel Choquette, les publications des Dérapages ont avant tout «un effet mobilisateur, parce qu’il y a un groupe de gens qui y sont rattachées qui vont les consommer et les partager.» Pour le doctorant en science politique de l’Université de Montréal, la sélection de ces bribes de phrases ne se fait pas de façon aléatoire: «Ces documents-là, ils sont sélectionnés pour cibler des personnes très précises - ils sont souvent plus à droite, avec des dérives populistes.» 

Les publications des Dérapages vont donc aussi avoir comme «effet de dénoncer ce qu’on va considérer être un discours acceptable dans l’espace public», dit Choquette. «On va essayer de le souligner pour en montrer l’absurdité et montrer aussi le caractère peut-être même dangereux de certaines de ces phrases.» 

Du côté de la page Le Revoir, on utilise davantage l’ironie, le sarcasme et la caricature pour attirer l’attention sur certains phénomènes. Pour les deux membres fondateurs de la page – qui désirent eux aussi conserver l’anonymat –, il s’agissait il y a un an de trouver «un moyen de donner écho à “Québec-Fier”, le cousin aux dents croches de “Canada-Proud”, des organes de désinformation financés massivement par divers intérêts économiques et politiques ayant un intérêt dans “les faits alternatifs”». 

En «jouant sur le même terrain» que certains sites qui répandent des fausses nouvelles de façon virale, les publications tournent en dérision certains groupes ou individus «pour les rendre ridicules, les rendre clowns», avance Emmanuel Choquette. «Non seulement dans ce cas-là il y a un effet de mobilisation, mais l’humour peut même être vecteur de polarisation. Le sarcasme peut donner l’effet “vous-êtes-avec-nous-ou-contre-nous”».

Les «dangers» de la satire

En ce sens, les fondateurs des Dérapages et du Revoir confirment que leurs pages provoquent par moments de vives réactions sur les médias sociaux.  

«Il arrive parfois que des gens ne comprennent pas qu’il s’agit d’un site satirique et qu’ils pensent que nous endossons les propos cités», détaillent les créateurs des Dérapages. «Ce genre de message attire aussi des trolls qui font dégénérer les discussions dans la section “commentaires”, diffusent des messages haineux, insultent les utilisateurs et surtout les utilisatrices», expliquent-ils. «Ce clivage montre qu’il y a quand même quelque chose de très campé dans les positions des gens sur Internet et qu’il y a un potentiel de violence derrière ces clivages.» 

Les instigateurs du Revoir ont aussi été confrontés à ce potentiel de violence: «Nous avons reçu de nombreuses formes d’intimidation et de harcèlement en raison de publications ne faisant pas le bonheur de certaines personnes. On a fini par apprendre à relativiser, aucun d’entre nous n’avions d’expérience dans la sphère publique, journalistique ou artistique», précisent-ils. 

Pour Emmanuel Choquette, si l’humour peut permettre de dire des choses qui, autrement, ne passeraient pas, «en même temps, il y a aussi le fait que dans ce qu’on va dire, on risque d’exacerber des tensions.»

Entre «comic relief» et prise de conscience

«C’est certain que des gens peuvent prendre ces informations et les considérer comme véritables, avérées. Ça peut exister», avance le chargé de cours. 

Donc, est-ce que ce type de discours peut réellement influer sur la perception des enjeux politiques? Pour ce qui est du Revoir, Choquette estime que certaines personnes «peuvent bien “prendre ça pour du cash”, [mais] d’autres vont se dire: “Je vais aller plus loin. Merci beaucoup, vous m’avez mis sur une piste.” D’autres personnes vont dire: “Ha ha, c’est très drôle! Mais encore?!».

Il y a des bonnes chances que ça participe à la construction des attitudes et des comportements politiques, comme d’autres types de discours le font. [...] C’est un peu le même principe que pour d’autres types de manifestations comme les débats électoraux, ou même les pancartes électorales.»Emmanuel Choquette, chargé de cours en politique appliquée, Université de Sherbrooke

Les créateurs des Dérapages estiment avoir une certaine influence sur leurs lecteurs, dans la mesure où «il arrive parfois que Dérapages précède la nouvelle ou [que le contenu] soit repris par certains médias». «Les campagnes électorales sont un moment où les poèmes de Dérapages sont souvent repris et partagés, écrivent-ils. On parle quand même d’une page qui est suivie par 49 000 personnes, donc un dérapage peut faire beaucoup de chemin.»

Pour les têtes pensantes du Revoir, l’influence de leur page se décline de deux façons. D’une part, il y a «le “comic-relief” – c’est-à-dire que les nouvelles, souvent chargées émotivement, sont plus faciles à aborder une fois revues avec une dose de cynisme et d’humour». 

D’autre part, il y a le fait d’inciter les lecteurs à rechercher eux-mêmes l’information, de les amener «à éviter de se laisser berner par les fausses nouvelles sans se questionner sur leur véracité».

Dans la mesure où l’humour peut engendrer une prise de conscience chez certains, pour Choquette, «ça va peut-être faire la différence, particulièrement dans un contexte où il y a une volatilité de l’électorat plus importante en ce moment.»

«Les gens sont moins fidèles qu’avant en politique. On l’a pas mal démontré au Canada et il y a des luttes qui sont de plus en plus serrées. Dans ce cas-là, ce genre d’élément peut jouer, effectivement.»

Malgré tout, l’universitaire termine en nuançant : «Il y a un risque, mais je pense qu’il ne faut pas l’amplifier, ce risque-là. C’est vrai que ça circule de façon beaucoup plus forte et beaucoup plus constante (aujourd’hui), particulièrement sur les médias sociaux, mais ça ne veut pas dire que les gens sont plus idiots pour autant, ou que les effets sont plus forts. Pas nécessairement.»