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On a jasé avec... Lyne, chauffeuse de camion

Les «femmes solo», seules dans leur camion, ne sont toujours pas si nombreuses. Alors, dans les «truck stop», ça jase encore…

À 45 ans, Lyne lâche sa carrière en comptabilité et réalise son «rêve de ti’ cul» : devenir chauffeuse de camion, comme l’était son père. Neuf ans plus tard, celle que sa petite-fille appelle «Mamie Camion» sillonne désormais les routes des États-Unis et du Canada avec pour seule compagnie son fidèle chien «Nyx».

Lyne Choinière arrive avec quelques minutes de retard à notre rendez-vous dans un bar de la rue Wellington, à Montréal. La soirée est glaciale, les routes mauvaises, et le trafic l’a ralentie entre Saint-Jean-sur-Richelieu et le quartier Verdun.

«Ça ne vous a pas fait trop loin?» lui demande-t-on, l’air naïf. «Oh non! Je roule 183 000 kilomètres par année!» nous rassure-t-elle dans un éclat de rire.

Quelques jours plus tôt, la camionneuse de 53 ans se trouvait encore à Vancouver. La semaine d’avant, elle roulait à Terre-Neuve. Celle d’avant, en Floride. À part l’Alaska, Lyne et son camion ont traversé tous les États américains. Un rêve absolu pour celle qui n’a pas tant voyagé dans sa vie, entre autres par manque de moyens. «L’Arizona et le Nouveau-Mexique, c’est ce que j’ai préféré… Le côté désertique, les pierres rouges, les cactus...»

Dans son camion «aux rubans roses», Lyne dite «Lyne la Chaufferette»- peut transporter des meubles, de la machinerie, de la nourriture pour chiens, du parfum, tout ce qui rentre dans sa «dry box». Elle gagne 70 000 dollars par année, incluant 20 000 dollars de per diem, non imposables pour l’employeur, qui servent à couvrir ses dépenses.

Aux États-Unis, si elle conduit entre 3 heures et 8 heures par jour, Lyne doit prendre une pause de 30 minutes. Au Canada, les pauses quotidiennes ne sont pas obligatoires. Elle doit s’arrêter 36 heures toutes les 70 heures de conduite et doit dormir les 10 heures réglementaires par nuit.

Quant aux douches, elle les prend aux deux jours environ, dans des «truck stop», ces aires d’arrêts réservées aux camionneurs.

«Ça marche avec une carte à points. Tous les 50 gallons de fuel, tu as une douche gratuite, explique-t-elle. Sinon, c’est 12 à 15 dollars US. Si je prends plus de 1100 gallons en un mois, le mois d’après j’ai ce qu’ils appellent le «super power douche»: à chaque douche, on m’en donne une autre.»

Son premier trajet? Impossible de ne pas s’en rappeler! Un Joliette-Los Angeles, en 48 heures, avec un partenaire de route au nom inoubliable : John Mac Lean! «Comme McClane dans Die Hard! Ça ne s’invente pas! Je l’appelais mon Willis! Il était bougonneux comme le personnage. Je lui disais: tu devrais demander des droits d’auteur !»

Lyne se souvient tout particulièrement d’un jour, au coeur du trafic de L.A, sous le soleil éclatant. «Du haut de mon siège je vois une Madame sexy en décapotable, décolleté plongeant et robe courte, j’ai réveillé John en hurlant de rire pour qu’il prenne le volant! On faisait les fous! On riait pour mourir! »

Mon camion, ma maison

Depuis 2017, Lyne a son propre camion, et des flopées d’heures de solitude à passer dans l’habitacle de son «truck», qui fait la taille de deux garde-robes.

««Non, non! Ma deuxième maison, c’est mon condo!, rit-elle. Je n’y passe que 36 heures par semaine!»»

- Lyne Choinière

Pour cette fière indépendante, devenir camionneuse a été le «meilleur move» de sa vie. «J’ai gagné tant de liberté, de paysages, de rencontres...J’ai passé 25 ans en couple, j’ai beaucoup donné. Je pense que j’ai le droit de penser à moi aujourd’hui.»

Un monde d’hommes

Il y a cinq ans, quand Lyne intègre la compagnie Transports Ducampro, elle est la seule femme chauffeuse. Une réalité qu’on lui rappelle constamment, et qui l’agace un peu, elle qui a été élevée dans une famille québécoise progressiste.

«Mon père était camionneur, comme beaucoup de mes oncles et cousins, et il n’y avait pas de tabou pour lui. Les préjugés de l’époque ne l’arrêtaient pas. Mes deux frères faisaient autant la cuisine que moi.»

Son père est décédé en 1984, mais Lyne l’entend encore lui dire : «Zézette, tu vas être mon premier chauffeur. Tu les vois ces femmes-là? Tu es capable de devenir comme elles!»

«Trois décennies plus tard, force est de constater que les «femmes solo», seules dans leur camion, ne sont toujours pas si nombreuses. Alors, dans les «truck stop», ça jase encore…»

- Lyne Choinière

«Je suis tannée de m’y faire demander où est mon mari ou si c’est bien moi qui conduit. Souvent, mon chien m’attend, les deux pieds sur la porte conducteur ou sur le volant, alors je réponds que c’est lui qui conduit et qu’il fait une pas pire job! Ça vaut 100 piasses de voir la tête du gars quand je lui réponds ça! »

Puis, c’est l’accident

Il y a trois ans, un accident en Caroline du Sud a complètement bouleversé le quotidien de Lyne. Un septuagénaire lui coupe la route, freine trop brutalement, perd le contrôle de sa Corvette et percute son camion. «Il pissait le sang, dit celle qui s’est précipitée pour l’aider. Quand les ambulanciers ont pris le relais, j’ai pété ma coche, j’étais sous le choc.»

Après le drame, Lyne roule encore quelque 1500 kilomètres, jusqu’en Louisiane. «Mais le dimanche, je me suis écroulée sous la douche. Mes deux jambes ont lâché et j’ai pleuré comme un bébé pendant 30 minutes.»

Arrivée à son camion, le cauchemar se poursuit : dès qu’elle voit le volant et le siège, Lyne se met à trembler. «Un chevreuil et moi c’était pareil! J’ai carrément sauté jusque dans le lit, j’ai jamais touché à mon fucking siège! J’ai su que je ne pourrai pas reprendre la route.»

Résultat: diagnostic de stress post-traumatique, huit mois d’arrêt, et un collègue envoyé en avion pour la ramener chez elle, au Québec.

««On a jasé, on a parlé de l’accident, on a pleuré ensemble, on a parlé de plein de choses, de truck aussi. Parce que, tu sais, moi, j’ai le truck dans les veines! »»

- Lyne Choinière

Lyne fait alors appel à l’organisme «SSPT chez les camionneurs», dont la mission principale est de mettre en place des mesures concrètes afin d’aider les chauffeurs et l’industrie du transport à trouver les bonnes ressources quand survient un accident ou un incident traumatisant sur la route.

Aidée d’un psychoéducateur, elle entame un travail de désensibilisation pour guérir de son choc.

«Il faut faire appel à eux. Ils sont là pour nous aider. Si j’avais fait comme les vieux qui disent : «ré-embarque sur le camion et ça va passer!», je ne suis pas sûre que je reconduirais aujourd’hui! », dit celle qui y est même devenue bénévole.

Dans trois jours, cette «Mamie Camion» aux six petits enfants, repartira en Oklahoma, pour livrer des baignoires. Elle sera loin des siens pour cinq ou six jours mais assure vouloir se montrer plus sage cette année.

«Je ne referai pas 183 000 kilomètres en 2020! Je vais ralentir sur la pédale! La santé mentale, c’est tellement important.»

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