On a jasé avec… Leila, enseignante au secondaire

«Certains élèves me lancent des "Fuck you", des gros mots, ou me disent qu’ils s’en foutent. C’est dur de garder son sang-froid. Parfois, je sors d’une classe et je me demande pourquoi je subis ça.»
Leila Guerrero a dû patienter 10 ans avant de décrocher un emploi permanent.
Leila Guerrero a dû patienter 10 ans avant de décrocher un emploi permanent.

On rencontre Leila Guerrero un soir d’hiver dans un bar du centre-ville de Montréal, sur Sainte-Catherine. L’enseignante de 45 ans se réjouit: aujourd’hui était une bonne journée; elle a enseigné à son groupe préféré. Mais ce n’est pas toujours le cas. Hier, par exemple, était l’une de ces journées qu’elle abhorre, une de celles qui lui donne envie de quitter la profession et de changer de carrière.

«Oui, au départ, l’enseignement était une vocation, dit-elle, mais pas à tout prix. Avec les années, je réalise que ma santé mentale est plus importante que ce sentiment-là. J’aime beaucoup mon travail, mais ce n’est pas vrai que tous les sacrifices sont valables. On veut sauver nos élèves, être là pour eux, mais parfois, ce n’est tout simplement pas possible, et c’est dur d’accepter cette réalité-là.»

Tout le monde connaît le refrain: au public, le système d’éducation ne compte plus les élèves en difficulté, qui accusent des retards sur le plan de l’apprentissage ou présentent des problèmes de comportement.

«Bon nombre ne sont pas engagés affectivement auprès de leur école, ils ne ressentent pas le sentiment d’appartenance, explique Leila. Certains ne sont pas juste en retard d’une année, mais de deux, et on les fait passer, on leur fait miroiter que c’est possible et à un moment donné, ils tombent un peu dans un néant de «pourquoi je devrais me forcer si je vais passer à l’année suivante de toute façon?».

Tous les jours, l’enseignante constate ainsi un lâcher-prise de l’effort, du travail, de l’engagement.

«Être témoin de ça, c’est vraiment difficile à accepter», se désole-t-elle.

Une longue attente

Au total, Leila aura attendu 10 ans avant de décrocher un emploi permanent à la Commission scolaire de Montréal, dans une école du quartier Ahuntsic.

Formée comme enseignante d’anglais langue seconde, et forte d’un baccalauréat en traduction, c’est sa maîtrise de l’espagnol (qu’elle parle couramment grâce à ses parents originaires du pays) qui lui permet de se démarquer au moment d’obtenir le poste.

Elle a reçu la bonne nouvelle l’an dernier, alors qu’elle enchaînait contrat sur contrat depuis une décennie. Des contrats précaires, de deux à six mois, dans des niveaux de classe toujours différents, à enseigner toutes sortes de matières. Le plus ingrat étant la suppléance à la journée, du remplacement quand un professeur est malade. «T’es tout le temps sur appel. J’ai fait ça au moins pendant sept ans.»

«Ça fait des années qu’on parle de décrochage scolaire, mais qui s'attaque au décrochage des enseignants?»

- Leila Guerrero

Aujourd’hui, Leila est enfin «stable», enseigne l’anglais et l’espagnol à des élèves au secondaire 1 à 4, âgés de 12-13 ans à 15-16 ans et gagne un peu plus de 60 000 $ par année, un salaire «intéressant», dit-elle, quoique problématique puisqu’une fois arrivé au dernier échelon (un peu au-dessus de 80 000 $ ) il n’y a plus de possibilités d’avancement. Certains professeurs, avec 30 ans d’expérience, finissent par plafonner au niveau salarial.

Burn-out et désillusions

Dix ans d’attente pour une permanence. Mais aussi 10 ans à voir la profession se dégrader avec un sentiment d’impuissance qui s’étend comme un cancer.

«Ça fait des années qu’on parle de décrochage scolaire, mais qui s’attaque au décrochage des enseignants?, s’interroge-t-elle. De plus en plus d’enseignants quittent la profession. Proche de moi, il y en au moins deux arrêts maladie par année! On ne voit plus pourquoi on continuerait à subir. Et quand les enseignants ne sont plus capables, c’est là que ça touche les élèves.»

Elle-même a été frappée de plein fouet, l’an passé, par un diagnostic d’épuisement et de trouble de l’adaptation, une condition similaire à de l’anxiété.

«J’ai aussi eu une prise de conscience: il fallait que je m’investisse davantage dans ma vie à moi.»

- Leila Guerrero

«J’étais en vacances durant l’été et j’ai senti que je ne pouvais pas recommencer, ça a pris six mois de convalescence, de suivis médicaux psychologiques. Je dirais qu’au moins 75% de mon arrêt était lié à mon travail. Il a fallu que je retrouve la force d’aller à l’école et de confronter la réalité. Mais j’ai aussi eu une prise de conscience: il fallait que je m’investisse davantage dans ma vie à moi

Un deuil à faire

Leila ne le cache pas : elle est en colère. Parfois, c’est comme si elle devait faire le deuil de la profession comme elle se l’imaginait à ses débuts.

«Je ne comprends pas pourquoi le système ne nous soutient pas davantage. Où sont les ressources? Où sont les enseignants de maternelle 4 ans? Où sont les orthopédagogues? Les techniciennes en éducation spécialisée? Il faut valoriser la profession, nous soutenir.»

Selon elle, il ne s’agit pas seulement pour le gouvernement d’insuffler de l’argent, mais d’apporter de l’aide et des ressources au quotidien. «On est seul, ça nous prend deux mois à nous remettre de dix mois d’épuisement, à s’investir, à s’engager, à faire des suivis, à appeler les parents. Qui entend notre cri du coeur?»

D’autant que sur le terrain, il y a des «perles», insiste-t-elle. Des élèves, des enseignants, des directeurs, des gardes de sécurité, des techniciens en éducation spécialisée (TES), des orthopédagogues. «On n’en parle pas assez. Nous sommes tellement choyés d’avoir des gens compétents pour supporter le système.»

Leila, sans le dire, est l’une d’entre elles.

Demain, comme chaque jour, elle arrivera à son école du nord de Montréal, à 7h30. Comme chaque jour, elle tentera de capter l’attention de ses élèves.

«Cette année, j’ai un groupe dynamique qui me motive particulièrement. Les élèves embarquent dans tous les projets, font leurs travaux, posent des questions, sont capables de rire et de revenir à la tâche. C’est ce qui fait que le lendemain, j’ai envie de les retrouver. C’est ce qui fait, aussi, que je suis à ma place.»

Leila est d’ailleurs persuadée que ce lien qui se crée entre l’enseignant et l’élève est l’une des clés de la réussite scolaire. «Quand il y a un lien avec l’adulte, la possibilité d’apprendre s’ouvre. C’est l’effet enseignant», dit-elle.

Et, pour elle, une chose est certaine: un enseignant qui est bien dans sa classe, c’est un enseignant qui a envie d’enseigner. «Et donc, ce sont des élèves qui ont envie d’apprendre», conclut-elle. Tout est dans tout, comme on dit chez nous.

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