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On a jasé avec... Alexe, infirmière en CHSLD

Même si elle a été victime d'une violente agression d’un résident, Alexe demeure passionnée par une profession qu’elle défend avec ardeur. «J’ai l’impression d’être née pour aider.»
«Parfois, les personnes âgées peuvent dire des choses blessantes, mais j’essaie de le mettre de côté et de continuer mon travail. Je leur montre que même si elles ne m’aiment pas, je vais être là pour elles.» 
«Parfois, les personnes âgées peuvent dire des choses blessantes, mais j’essaie de le mettre de côté et de continuer mon travail. Je leur montre que même si elles ne m’aiment pas, je vais être là pour elles.» 

«Durant toute mon enfance, j’ai vu des infirmières s’occuper de ma mère malade. Je leur ai sûrement collé une étiquette d’héroïnes.» C’est en ces termes qu’Alexe, infirmière depuis trois ans, tente d’expliquer ce qui ne peut l’être véritablement: une vocation.

Pourtant, la première image que la jeune femme de 27 ans garde d’un CHSLD, du temps qu’elle était préposée aux bénéficiaires ou qu’elle rendait visite à sa grand-mère, n’est pas très glorieuse: des personnes âgées «stationnées comme des voitures devant une TV».

Cela ne l’empêche pas de choisir ce milieu hanté par la vieillesse, la maladie et la mort pour y insuffler «de la bonne humeur», dit celle que ses amis surnomment «la Mini Patch Adams» en raison de son entrain indéfectible.

«Je me sens complète quand je prends soin des personnes. La chaleur que m’apporte chaque sourire de mes résidents me donne envie de continuer et me raccroche à cette profession qui peut être difficile.»

Beaucoup d’émotions

Alexe est au CHSLD de 15h15 à 23h30, incluant les fins de semaine. Une semaine, elle travaille 45 heures en 5 jours, l’autre semaine, elle n’exerce que durant deux jours. Elle suit aussi trois cours à l’université, dont le certificat en santé mentale. Quand on la rencontre dans un bar près de l’UQAM, c’est sa semaine plus «relax».

Côté salaire, elle est rendue à l’échelon 6 sur 15 et gagne donc quelque 28 dollars de l’heure. L’an dernier, à temps partiel, elle a gagné 45 000 dollars.

Commandes, suivis et ajustements de la médication des résidents, évaluations de plaies, surveillance, rencontres avec les familles, les semaines se suivent et ne se ressemblent pas. Le plus dur demeure toute la sphère émotive. «On devrait être davantage dédommagé sur cet aspect.»

«L’Alzheimer, par exemple, c’est dur, ils sont là, mais il n’y a plus rien d’eux, tu vois les yeux qui sont vides, c’est tellement triste.»

Alexe a déjà vécu une vingtaine de décès.

«Je ne cache pas que parfois mes larmes coulent quand un résident meurt. Une fois je suis restée jusqu’à deux heures du matin pour qu’une personne décède dans les meilleures conditions possible. J’entendais sa respiration difficile, moi-même j’avais des frissons.»

L’isolement des personnes en CHSLD peut être terrible à observer.

«Certains résidents sont dans leur chambre tous seuls, ils n’ont pas beaucoup de visites de la famille. L’Alzheimer, par exemple, c’est dur, ils sont là mais il n’y a plus rien d’eux, tu vois les yeux qui sont vides, c’est tellement triste.»

Même Alexe reconnaît qu’elle n’a «pas envie de finir dans ces conditions-là».

«La nourriture n’est pas si bien présentée, c’est normal que parfois on n’ait pas le droit de donner autre chose que de la purée en raison des pathologies, mais parfois des personnes sont forcées à manger alors qu’elles n’ont plus la capacité de penser ou de verbaliser quelque chose.»

«Parfois, les personnes âgées peuvent dire des choses blessantes, mais j’essaie de le mettre de côté et de continuer mon travail. Je leur montre que même si elles ne m’aiment pas, je vais être là pour elles.»

Des patients agressifs

Le plus cruel sont les troubles de personnalité mélangés à de la démence. «Parfois, les personnes âgées peuvent dire des choses blessantes, mais j’essaie de le mettre de côté et de continuer mon travail. Je leur montre que même si elles ne m’aiment pas, je vais être là pour elles.»

Il y a deux ans, c’est le drame. Un ancien résident l’agresse physiquement, pris de panique, lors d’une chute. «Il m’a agrippée, m’a passé le bras autour de la gorge et m’a traînée sur le sol sur une petite distance.»

Résultat: une entorse cervicale, une blessure au niveau de l’épaule et du trapèze gauche, le tout assorti d’un arrêt de travail de huit mois.

«Mais ça va, assure celle qui n’a pas eu besoin d’avoir recours à un psychologue par la suite. Je n’ai aucune rancune contre cet homme incroyable.»

Depuis quelques semaines, sa blessure s’est réveillée après qu’elle eut tenté de fermer une valve lors d’un dégât d’eau. Pour se remettre, elle doit suivre des traitements de physiothérapie, d’ergothérapie et d’acupuncture trois fois par semaine. Tant qu’elle ne guérit pas, Alexe est reléguée aux tâches plus légères, de la paperasse. «De ne pas être capable à 100%, c’est ça qui est le plus difficile psychologiquement pour moi.»

Tensions en milieu de travail

Dans le CHSLD où elle travaille, on compte deux infirmières de soir pour 100 personnes âgées. «C’est vraiment beaucoup», déplore Alexe.

On le sait: les deux conditions les plus décriées de sa profession sont le temps supplémentaire obligatoire, et le nombre élevé de patients à charge.

«Tu fais ta journée de 8 heures, et si ton collègue ne rentre pas, tu es obligé de rester et tu fais donc jusqu’à 16 heures consécutives. Ça arrive de plus en plus. Une fois, j’ai passé 24 heures sans dormir, avec une seule heure de pause, j’ai fait une petite sieste, mais ça ne compte pas comme une nuit de sommeil.»

Savoir qui va rester le soir peut parfois créer des «flammèches entre collègues», dit-elle.

«Certaines sont déjà restées dans la semaine ou ont des enfants. C’est quand même assez difficile de se faire dire que tu dois rester. Mais t’as pas le choix, tu ne peux pas t’en aller. Sinon, c’est considéré comme de la négligence.»

Alexe le constate sur le terrain: plus ça va, plus la profession perd des bonnes personnes.

«C’est pas facile d’avoir autant de pression ou de stress au travail. Veut, veut pas, on joue tout le temps avec les limites de la vie et de la mort. Un médicament qui n’est pas bien administré peut causer la mort ou des problématiques.»

Une fois, catapultée sans prévenir aux débordements d’urgence d’un hôpital, elle a reçu 12 admissions en 1 heure 30 minutes et travaillé de 11h le matin à 2h dans la nuit, «sans arrêt, presque pas de pause, le temps que quelqu’un revienne.»

Parmi les patients? Des personnes ayant besoin d’assistance pour marcher, plein de gens qui vomissaient, et des patients instables sur le plan cardiaque «alors qu’on n’est pas censés en avoir….»

Une profession de coeur

Pour la jeune femme originaire de Sept-Îles, une chose est certaine: être infirmière est «une profession de coeur».

«Tu ne choisis pas d’être infirmière pour l’argent ou quoi que ce soit. J’entends souvent des commentaires négatifs sur la profession, mais il faut nous respecter, car c’est dur ce qu’on subit dans une journée.»

Malgré toutes ces difficultés, son enthousiasme est resté intact. Pour preuve: elle n’hésite pas à chanter avec ses résidents! Ces temps-ci, c’est du Johnny Cash. You are my sunshine, my only sunshine...You make me happy when skies are gray...

On lui pose une dernière question avant de partir: son métier la rend-elle heureuse?

Elle répond avec un grand oui, et un large sourire.

«Il y a tellement de possibilités pour s’épanouir et de domaines où l’on peut être heureux: la pédiatrie, les assurances voyages, la psychiatrie. Tu peux aller dans le Nord, exercer à domicile... Oui, il y a beaucoup d’heures, mais si tu trouves ta place, tu vas être capable de les faire tes 16h. Faut juste trouver sa voie.»