On a jasé avec… Alain, déneigeur

«Il y a une mafia du déneigement. Certains vont mettre du sucre dans les tracteurs des compétiteurs, dissimuler des clous dans la neige, ou bien voler des machines et les cacher au fond d’un bois!»
Alain Winner
Alain Winner

Dans les rues enneigées du Québec, les déneigeurs se livrent une guerre sans merci pour gagner des clients. Cette réalité, peu connue du grand public, fait pourtant partie du quotidien de ces hommes et femmes chargés de rendre nos routes et nos entrées praticables quand frappe l’hiver.

Le déneigeur Alain Winner en sait quelque chose.

En plus de 20 ans de métier, il en a vu des gars faisant des rondes dans sa cour, des cadenas brisés, des pneus crevés et des machines vandalisées. Le plus souvent, ce sont des coupures de prix ou des vols sauvages de clients qui servent d’étincelle à des «chicanes de territoires» où tous les coups sont permis.

«Le but c’est de décourager l’autre, de lui nuire. Pendant que ça fait une semaine que le déneigeur cherche son tracteur, ça fait une semaine qu’il donne pas de service. Et les clients, eux, s’en contre-foutent, ils vont appeler l’autre déneigeur en face!»

Il n’y a pas si longtemps, un des membres de la page Facebook dont il est le créateur (le Regroupement des Déneigeurs et Paysagistes du Québec - RDPQ - Officiel) s’est ainsi fait voler pas moins de cinq machines en même temps! Il s’agit parfois d’un jeu d’enfant lorsqu’on sait que les clés des déneigeuses d’une même marque sont toutes pareilles. Eh oui! Il suffit d’avoir une déneigeuse du même modèle que celle de son voisin pour pouvoir lui voler!

«Je trouve que ceux qui font ça méritent la prison, c’est criminel», dit Alain Winner.

L’autre problème auquel font face les compagnies enregistrées est une concurrence illégale de déneigeurs qui travaillent «au noir», encouragés par une clientèle qui préfèrera toujours payer moins cher.

«Si je charge 350 dollars pour déneiger ton entrée, lui, il te charge 200 dollars. Ce sont ce que j’appelle de mauvais compétiteurs. Car avant d’avoir une compagnie de déneigement, ça prend des assurances, des plaques commerciales, du lettrage. Mais les gens continuent à encourager cette pratique-là.»

Les irritants du métier

Dans ce contexte gorgé de mesquinerie, Alain Winner travaille aussi fort qu’il peut pour nourrir sa famille qui réside à Mascouche. Il quitte souvent le lit conjugal en pleine nuit et commence à travailler aux petites heures de la nuit.

«On sait à quelle heure on part, mais jamais quand on revient, témoigne Alain. Ma conjointe est déneigeuse aussi. Alors nos deux filles de 10 et 11 ans s’arrangent toutes seules pour prendre l’autobus, faire le lunch. Elles ont l’habitude.»

«C’est un métier dur. On se fait pousser par le boss, on se fait critiquer par la clientèle, on se fait critiquer par les automobilistes, on ne va pas assez vite, personne te laisse passer. Mais si on n’était pas là, personne ne sortirait de son entrée!»

- Alain Winner

Il n’est pas rare pour le couple de partir le lundi matin et de ne pas revenir avant le lendemain.

– Mais vous rentrez dormir quand même?

– Non.

– Ça vous arrive de déneiger du lundi matin jusqu’au lendemain?

– Oui. Je passe 26 heures dans le tracteur sans rentrer.

– Et sans dormir?

– Mais oui! Depuis le début de l’année, je fais en moyenne 17 heures par jour dans le tracteur. Ça peut être une torture!

Imaginez un peu: le déneigeur est ballotté, parfois violemment, dans le petit habitacle du véhicule. Il se blesse dans le dos, se cogne la tête. Tout ça, au coeur du bourdonnement incessant du moteur.

L’enfer, c’est les autres

Les relations avec les gens, c’est l’un des grands défis du déneigeur!

«Le client résidentiel, il va t’appeler trois fois dans la tempête pour savoir où est-ce que tu es, puis chialer. Toi tu perds du temps au bord de la route, car tu réponds au téléphone: “oui je le sais Madame”, “oui, ça sera pas bien long”.»

Internet, et la possibilité de nuire en deux secondes à une entreprise en lui attribuant une seule étoile et un mauvais commentaire sur Google, exerce également beaucoup de pression sur les déneigeurs.

«Jamais personne ne dit : «wow mon déneigeur est super cette année!», ça on n’en parle pas. Par contre: «mon déneigeur a accroché mon lampadaire, mon déneigeur cabochon a envoyé de la neige sur les marches qu’on venait juste de déneiger...», ça, ça n’arrête pas!»

De l’avis d’Alain, le client est rendu trop «fancy».

«Il veut que tu le “liches” en plus de ça. Les clients qui sont dans les condos, ce sont les pires. Ils veulent pas que tu y ailles après 17 h un samedi! Ils veulent pas que tu y ailles le dimanche matin avant 10 h car ça dérange le voisinage. Mais on a un travail à faire. Ils oublient qu’avoir un déneigeur est un privilège.

«Dès qu’on s’assoie dans la machine, on devient un danger.»

- Alain Winner

Résultat: les déneigeurs sont de plus en plus nombreux à ne plus faire de clients résidentiels et à se tourner vers des clients commerciaux, comme les grands magasins et les centres d’achats. C’est le cas d’Alain, ancien patron avec une douzaine employés à charge, désormais salarié d’une entreprise à Laval. Terminé, les clients avec qui «dealer»!

Cela dit, même les centres commerciaux comportent leur lot de défis…

«On doit être vigilant. Constamment. Le jour, je travaille au milieu du monde, des enfants, des piétons, des chars qui te laissent pas passer. Tu veux pas arracher un coin de char, un coin de bumper, une clôture, c’est épouvantable. Dès qu’on s’assoie dans la machine, on devient un danger.»

Pas facile de trouver la relève

Côté salaire, Alain empoche 30 $ de l’heure comme déneigeur, ce qui représente au final un total de 9000 dollars pour 20 semaines de travail (avec 300 heures garanties quel que soit le niveau de neige). Il est donc obligé d’avoir des activités parallèles.

Sur sa page Facebook, il vend des chandails, des lettrages professionnels pour les tracteurs, ou même des gilets. L’été, il répare des machines et des tondeuses. Ces différents revenus lui permettent de dégager un salaire intéressant.

Alain Winner souligne que les entreprises peinent à recruter.
Alain Winner souligne que les entreprises peinent à recruter.

Pour Alain, il est certain que le métier se dirige vers une sévère pénurie de personnel. Aujourd’hui, le patron d’une entreprise de déneigement éprouve bien des difficultés à recruter chez les milléniaux.

«Walmart paie 17 dollars de l’heure, avec plein d’avantages! En tant que déneigeur, tu peux pas être malade, t’as pas de Noël, pas de jour de l’An. S’il neige 4 jours de suite, c’est 20 heures par jour dans le tracteur.»

– Tu le ferais, toi, 20 heures dans un tracteur?

À VOIR AUSSI: L’ABC du déneigement à Montréal