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03/06/2020 13:29 EDT | Actualisé 03/06/2020 13:42 EDT

L'OMS annonce la reprise des essais cliniques sur l'hydroxychloroquine

De son côté, la revue «The Lancet» a pris ses distances avec l'étude controversée.

amlanmathur via Getty Images

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé mercredi la reprise des essais cliniques sur l’hydroxychloroquine, neuf jours après les avoir suspendus suite à la publication d’une étude dans la prestigieuse revue médicale The Lancet.

Fin avril, l’OMS a lancé des essais cliniques portant notamment sur l’hydroxychloroquine, baptisés “Solidarité”, dans le but de trouver un traitement efficace contre la COVID-19.

Le 25 mai, l’autorité sanitaire mondiale avait annoncé la suspension des essais portant sur l’hydroxychloroquine suite à la publication d’une étude dans la revue médicale The Lancet jugeant inefficace voire néfaste le recours à la chloroquine ou à ses dérivés comme l’hydroxychloroquine contre la COVID-19.

Cette suspension des essais devait permettre à l’OMS d’analyser les informations disponibles, et une décision était attendue à la mi-juin.

Nous sommes maintenant assez confiants quant au fait de ne pas avoir constaté de différences dans la mortalité.Soumya Swaminathan, scientifique en chef de l'OMS

Mais alors que la revue The Lancet a pris ses distances mardi soir avec l’étude, en reconnaissant dans un avertissement formel que “d’importantes questions” planaient à son sujet, l’OMS a publié ses conclusions plus tôt que prévu.

“Nous sommes maintenant assez confiants quant au fait de ne pas avoir constaté de différences dans la mortalité”, a déclaré mercredi Soumya Swaminathan, scientifique en chef de l’OMS, au cours d’une conférence de presse virtuelle depuis le siège de l’organisation à Genève.

Après analyse des “données disponibles sur la mortalité”, les membres du Comité de sécurité et de suivi ont estimé “qu’il n’y a aucune raison de modifier le protocole” des essais cliniques, a insisté le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, au cours d’une conférence de presse virtuelle.

Le Groupe exécutif de l’essai Solidarité, qui représente les pays participants, “a reçu cette recommandation et approuvé la poursuite de toutes les dimensions des essais, y compris sur l’hydroxychloroquine”, a-t-il dit.

“Le Groupe exécutif communiquera avec les principaux chercheurs en charge de l’essai au sujet de la reprise de dimension hydroxychloroquine de l’essai”, a-t-il détaillé.

The Lancet prend ses distances

L’horizon s’assombrit pour les auteurs de l’étude très critiquée sur l’hydroxychloroquine et la COVID-19. The Lancet, qui l’avait publiée, a pris ses distances en reconnaissant dans un avertissement formel que “d’importantes questions” planaient à son sujet.

The Lancet souhaite ainsi “alerter les lecteurs sur le fait que de sérieuses questions scientifiques ont été portées à (son) attention” au sujet de cette étude, indique la revue.

Cet avertissement a été publié mardi soir sous la forme d’une “expression of concern” (“expression de préoccupation”), déclaration formelle employée par les revues scientifiques pour signifier qu’une étude pose potentiellement problème.

Si une “expression of concern” n’est pas aussi lourde de conséquences qu’une rétractation pure et simple, elle est tout de même de nature à jeter le doute.

L’étude en cause conclut que l’hydroxychloroquine n’est pas bénéfique aux malades de la COVID-19 hospitalisés et peut même être néfaste. 

Elle a eu un retentissement mondial et des répercussions spectaculaires, en poussant notamment l’OMS à suspendre les essais cliniques sur l’hydroxychloroquine contre la COVID-19. De même, la France a décidé de bannir ce traitement.

Publiée le 22 mai dans The Lancet, l’étude se fonde sur les données de 96 000 patients hospitalisés entre décembre et avril dans 671 hôpitaux, et compare l’état de ceux qui ont reçu le traitement à celui des patients qui ne l’ont pas eu.

Dans la foulée de sa parution, de nombreux chercheurs ont exprimé leurs doutes sur l’étude, y compris des scientifiques sceptiques sur l’intérêt de l’hydroxychloroquine contre la COVID-19.

Données

Dans une lettre ouverte publiée le 28 mai, des dizaines de scientifiques du monde entier soulignent que l’examen minutieux de l’étude du Lancet soulève ”à la fois des inquiétudes liées à la méthodologie et à l’intégrité des données”.

Ils dressent une longue liste des points problématiques, d’incohérences dans les doses administrées dans certains pays à des questions éthiques sur la collecte des informations, en passant par le refus des auteurs de donner accès aux données brutes.

Celles-ci émanent de Surgisphere, qui se présente comme une société d’analyse de données de santé, basée aux Etats-Unis.

Dans son communiqué de mardi, The Lancet rappelle qu’un “audit indépendant sur la provenance et la validité des données a été demandé par les auteurs non affiliés à Surgisphere et est en cours, avec des résultats attendus très prochainement”.

“Ce n’est pas assez, nous avons besoin d’une vraie évaluation indépendante”, a réagi sur Twitter le chercheur James Watson, l’un des initiateurs de la lettre ouverte.

“Des doutes planent sur l’intégrité de l’étude du Lancet. Rétrospectivement, il semble que les décideurs politiques se soient trop appuyés sur ce papier”, a commenté le professeur Stephen Evans, de la London School of Hygiene and Tropical Medicine.

Avant la controverse sur cette étude, d’autres travaux à plus petite échelle étaient parvenus à la même conclusion qu’elle, sans que leur méthodologie fasse l’objet de critiques.

 “Pieds nickelés”

L’étude du Lancet a en outre été attaquée avec virulence par les défenseurs de l’hydroxychloroquine, souvent avec le mot clé #LancetGate sur les réseaux sociaux. 

Au premier rang d’entre eux figure le chercheur français Didier Raoult. 

“Le château de cartes s’effondre”, a-t-il twitté mercredi au sujet de l’avertissement du Lancet, après avoir déjà qualifié l’étude de “foireuse” et estimé qu’elle avait été réalisée par des “pieds nickelés”.

De leur côté, les auteurs, le Dr Mandeep Mehra et ses collègues, défendent leur étude.

“Nous sommes fiers de contribuer aux travaux sur le Covid-19” en cette période d’“incertitude”, avait déclaré à l’AFP le 29 mai l’un d’eux, Sapan Desai, patron de Surgisphere.

Mais cette société est au centre de toutes les interrogations: une autre revue médicale de référence, le New England Journal of Medicine (NEJM), a aussi publié mardi une “expression of concern” au sujet d’une étude de la même équipe, réalisée avec les bases de données de Surgisphere.

Cette étude-là ne portait pas sur l’hydroxychloroquine mais sur un lien entre la mortalité due à la COVID-19 et les maladies cardiaques.

Un spécialiste français, le Pr Gilbert Deray, voit dans la publication de ces avertissements par The Lancet et le NEJM le signe que les deux études sont “en voie de rétraction”. Un tel désaveu serait selon lui “un désastre” puisque ces revues sont des “références”.

“Ces errements illustrent que le temps scientifique doit être déconnecté de celui médiatique. L’urgence de la pandémie ne justifie pas les études médiocres”, a-t-il estimé sur Twitter.