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05/12/2019 10:51 EST | Actualisé 05/12/2019 10:52 EST

Nous avons tout quitté pour naviguer autour du monde

Dire au revoir à la vie que nous connaissions - alors que nous ne savions même pas naviguer - était exaltant, incertain, terrifiant, et ça en valait vraiment la peine.

Courtoisie de l'auteure
Courtoisie de l'auteure

Dès le moment où j’ai entendu parler de ma grand-mère qui traversait l’Atlantique sur un petit voilier en bois - à l’époque où les femmes ne voyageaient généralement pas seules, et elles fuyaient encore moins jusqu’à la mer - j’étais captivée.

Elle a toujours été une source d’inspiration pour moi. On disait qu’elle avait répondu à une annonce dans le journal local sur un coup de tête et qu’elle s’est retrouvée à «faire fausse route» à travers l’Atlantique avec un chef de bord qu’elle connaissait à peine. Ensemble, ils ont bravé de violentes tempêtes et des vagues imposantes à des milliers de kilomètres des côtes.

L’idée d’une telle aventure m’a remplie de crainte, de terreur et de désir. Je n’étais pas assez vieille pour comprendre ce que voulait dire naviguer dans l’Atlantique, je savais seulement qu’elle avait vu et fait des choses dont je ne pouvais que rêver.

Je ne savais pas que plusieurs années plus tard, je vivrais moi-même une aventure qui changerait ma vie: naviguer à travers les océans dans un voilier de 13 m et les vagues gigantesques comme celles sur le mur de la salle à manger de ma grand-mère.

Quand j’ai rencontré Adam pour la première fois il y a deux ans, il m’a annoncé son plan fou d’acheter un voilier et de faire le tour du monde. J’aurais dû partir en courant. J’avais un travail d’enseignante que j’aimais et une petite maison dans la ville dans laquelle j’ai grandi. J’avais du succès et je vivais dans le confort - mais j’étais aussi malheureuse.

Bien que j’aie passé mes étés à voyager, j’ai toujours voulu plus, une vraie aventure. J’aimais le trekking et je ne manquais aucune occasion de faire de la randonnée. J’avais déjà essayé l’escalade - bien que ma peur des hauteurs me limitait un peu - et j’avais abandonné mon rêve d’enfant d’apprendre à naviguer après une semaine de navigation sur un bateau avec un chef de bord grincheux.

Donc, son plan est rapidement devenu mon plan aussi. Je ne pouvais croire à ma chance d’avoir trouvé quelqu’un qui veuille une aventure aussi fortement que moi, et nous avons passé de longues soirées d’été pour planifier notre voyage. Le problème était que nous ne pouvions tout simplement pas nous le permettre. Au fil du temps, nous avons laissé nos projets devenir des rêves et nous savons que les rêves ne se réalisent pas vraiment. 

Nous ne serions jamais financièrement stables, les voyages seraient toujours un risque. Nous avions juste besoin d’un coup de pouce, et c’était tout.

Nous sommes entrés dans la trentaine, c’est-à-dire que nous étions surmenés et fatigués et que nous vivions la fin de semaine. Les journées s’écoulaient rapidement alors que je passais mes soirées à travailler fort pour une promotion pour laquelle j’avais postulée, jusqu’au jour où j’ai appelé Adam en pleurs: je n’ai pas obtenu le poste. J’avais besoin d’un long bain et de pleurer, mais je suis rentrée chez moi ce soir-là avec une bouteille de bulles et un copain bien étourdi.

«On célèbre» a-t-il déclaré alors que je le regardais, confuse. Il ne m’avait pas écoutée? «Au début de notre aventure», a-t-il poursuivi. Nous ne serions jamais financièrement stables, les voyages seraient toujours un risque. Nous avions juste besoin d’un coup de pouce, et c’était tout.

Un an plus tard, nous avions quitté le travail, acheté un voilier en Sicile et dit au revoir à la vie que nous avions toujours vécue. C’était grisant, incertain, terrifiant et ça valait totalement chaque nuit blanche, chaque dispute et chaque larme.

Nous y étions, sur un voilier Kadey Krogen 38 appelé Chocolat Chaud, avec très peu d’expérience de navigation et très peu d’argent. J’ai fait du tutorat pour quelques-uns des enfants à la marina, ce qui a pratiquement permis de couvrir nos coûts de nourriture, tandis qu’Adam a cherché une solution financière à plus long terme. Le travail à distance devient de plus en plus faisable, mais nous ne savions absolument pas si nous disposerions de connexions Internet adéquates lors de la navigation, ni si nous serions en mesure de maintenir une journée de travail «normale».

Nous avons rencontré un instructeur de voile en solitaire qui, désireux d’être aidé pour passer en Grèce, nous a appris à naviguer pendant ces deux semaines. À la fin, nous avons tous les deux pris nos qualifications ICC, ce qui fait de nous des chefs de bord qualifiés. Je n’oublierai jamais le matin où nous avons largué les amarres et pris la mer pour la première fois. La liberté que nous avons tous les deux ressentie lorsque nous avons quitté la marina et navigué dans l’océan, laissant le vent nous guider, et sachant que tout ce pour quoi nous avions travaillé était vraiment en train de se réaliser.

Depuis, nous avons parcouru plus de 1000 miles marins avec notre propre voilier, avec un budget d’environ 1000 dollars par mois. Une fois que vous avez vu la terre disparaître - et votre signal téléphonique -, vous réalisez que vous êtes assez seul. Je me souviens de la luminosité des étoiles la première nuit, de la chaleur des tasses de thé et du silence du monde. Je me souviendrai toujours de cette nuit - non pas parce que le passage a été long et dangereux (en fait, il était magnifiquement calme), mais à cause de la force avec laquelle nous nous sommes battus pour y arriver et du courage qu’il avait fallu pour y parvenir.

Nous nous sommes lancés dans cette aventure avec un voilier vide et de nombreuses questions auxquelles nous ne connaissions pas les réponses. Depuis, nous sommes devenus des marins qualifiés, des plombiers et des électriciens efficaces et avons été capable de vivre plusieurs jours sans douche. Nous avons vu des dauphins jouer dans les vagues et avons mangé du thon pêché directement de la mer. Nous avons regardé le coucher de soleil tous les soirs et avons nagé dans des algues bioluminescentes les nuits sans Lune. Nous avons parcouru des montagnes pour explorer des ruines de château et parcouru des kilomètres et des kilomètres grâce au vent.

J’ai appris que c’était accessible de réaliser ses rêves. C’est une chose étrange à dire, mais c’est vrai, j’aurais seulement voulu qu’on me le fasse réaliser plus tôt. C’est difficile de sacrifier des choses en cours de route. Prendre la décision d’abandonner des choses pour lesquelles vous avez travaillé fort ou laisser derrière vous parents et amis, c’est ce qui peut nous dissuader de faire un pas en avant pour réaliser son rêve.

Tout le monde peut acheter un voilier et apprendre à naviguer dans le monde, comme nous le faisons déjà. Nous n’avions pas beaucoup d’argent et nous n’avions aucune expérience. Nous avons abandonné nos carrières, nos maisons et les vies que nous avions construites pour que nos rêves deviennent réalité, et bien que nous en soyons là, nous n’avons aucun moyen de savoir combien de temps ça pourra encore fonctionner pour nous. 

Maintenant je n’ai plus peur de passer à côté de la vie que j’aurais aimé vivre.

Les gens me disent souvent que je suis courageuse, mais ce n’est pas vrai du tout. Je me suis battue avec l’anxiété pendant la majorité de ma vie et je continue à le faire aujourd’hui. Ce que cette aventure m’a appris, c’est que nos peurs et nos inquiétudes quant à ce qui pourrait arriver n’ont pas à avoir une portée sur ce qui se produit réellement. Je me sentirai anxieuse quand je serai assise à la maison devant la télévision et je serai anxieuse quand je serai assise sur mon voilier au milieu d’un orage. La seule différence, c’est que maintenant je n’ai plus peur de passer à côté de la vie que j’aurais aimé vivre.

Maintenant que je vis mon rêve, je me demande souvent quelle est la prochaine étape, à quel objectif je dois travailler maintenant? Mais au lieu de me demander ce que l’avenir nous réserve, je me considère heureuse en me laissant aller avec le vent. Peut-être qu’un jour nous ferons même la traversée de l’Atlantique et que je trouverai les réponses à toutes les questions que j’aurais aimé poser à ma grand-mère il y a de nombreuses années.

Ce texte, initialement publié sur le site du HuffPost Royaume-Uni, a été traduit de l’anglais.