TÉMOIGNAGES
17/04/2020 15:01 EDT

Non, ça ne va pas bien aller

Dis-moi plutôt qu’on va se tenir pour tenter de s’en sortir.

FTiare via Getty Images

«Miss Rebelle: mon journal en temps de pandémie»: l’éducatrice et auteure Anick Claveau nous propose chaque semaine ses réflexions en cette période tout sauf normale...

«Ça va bien aller...»

Non ça va pas bien. Ça va pas bien quand tu pleures dans ton char avant de commencer ton shift, quand t’as mal au cœur juste à penser à ton sandwich. Ça va pas bien quand tu te déshabilles dans ton tempo avant de rentrer chez toi, ça va pas bien quand t’as envie d’aller habiter à l’hôtel du coin parce que tu veux pas risquer de contaminer les tiens.

Ça va pas bien.

Ça va pas bien quand tu perds l’appétit parce que t’es stressé, que tu dors mal, que tu rêves mal. Ça va pas bien quand tu te rends compte que t’as mis tes mains dans ta face, que t’as frotté tes yeux, pis tu te trouves conne de pas y avoir pensé. Ça va pas bien quand tu te retiens d’aller faire pipi dans un endroit partagé par d’autres, ça va pas bien quand t’angoisses à l’idée de prendre la pinte de lait dans le frigidaire parce que tu sais que d’autres l’ont pris avant toi pis que d’autres vont la prendre après.

Non ça va pas bien.

Ça va pas bien quand on t’appelle un ange pis que t’en es pas un. J’ai rien d’un héros, t’sais que je serais pas là si j’en avais le choix.

Ça va pas bien quand tu vois tes collègues dépérir à vue d’œil, quand tu les vois tomber de fatigue ou d’anxiété. Ça va pas bien quand on essaye de te faire croire que t’es en sécurité, pis que le pire est sans doute passé, quand on te cache que tes collègues sont contaminés parce que c’est le mot d’ordre qui a été décidé pour éviter le mouvement de panique qui pourrait s’installer. Ça va pas bien quand tes mains sont toutes craquées à force d’être javellisées, pis que tes manches de chandail sont toutes déformées à force de les étirer pour ouvrir les portes, non, ça va pas bien. 

Ça va pas bien quand tu évites tes parents pour leur sécurité, mais que tu croules sous le sentiment de culpabilité parce qu’ils se sentent abandonnés.

Ça va pas bien quand tu mets ta brosse à dents sur le haut d’une tablette chaque fois que tu l’utilises, pis qu’après avoir rejoint ton lit, tu te lèves à nouveau pour vérifier, parce que tu doutes. Ça va pas bien quand tu laisses ton manteau pis tes souliers dehors dans le frette, quand tu voudrais aller habiter dans l’espace de rangement en dessous de ton escalier pour éviter de propager le virus que t’as côtoyé dans ta journée. Ça va pas bien quand t’approches plus de tes enfants même si t’as envie de les coller, ça va pas bien quand tu évites tes parents pour leur sécurité, mais que tu croules sous le sentiment de culpabilité parce qu’ils se sentent abandonnés.

Ça va pas bien...

Ça va pas bien quand tu remets en doute tout ce qu’on te dit de rassurant, quand tu te méfies, quand tu vis de la peur, mais que tu souris. Ça va pas bien quand tu portes une lourdeur continuelle, quand tu t’en veux d’aller travailler, que t’as hâte de finir ton shift, que tu t’en veux ensuite autant de rentrer chez vous. Ça va pas bien j’te dis...

Ça va pas bien quand t’oublies ce que tu faisais parce que t’es tourmentée, quand tu lis de quoi sans même comprendre le sens des mots, quand tu t’arrêtes dans le milieu du salon en te demandant ce que t’allais chercher. Ça va pas bien quand tu veux te cacher parce que tu renifles un peu pis que tu te mets à faire le recensement de tout ce que t’as touché dans ta journée. Ça va pas bien quand tu respires dans un masque, pis quand t’as l’air d’une bouteille d’antibiotiques aux bananes dans la jaquette que tu portes en prévention. Ça va pas bien quand t’es entourée de nouvelles procédures chaque jour pis que tout ce que tu voudrais c’est une armure en béton. 

Aide-moi à garder l’équilibre au lieu de me faire croire que je tomberai pas, dis-moi que c’est lourd au lieu de me dire que c’est pas si pire et de me faire sentir faible.

Arrête de me dire que ça va ben aller.

Non ça ira pas bien !

Ça ira pas bien parce que le soir avant de t’endormir, tu fais l’inventaire de tout ce que tu pourrais vendre si tu perdais ton salaire, tu t’inquiètes de ce qui va arriver quand l’économie va reprendre le dessus sur la santé, tu penses à comment tu réagirais si ton kid tombait malade pis qu’on t’empêchait d’être à ses côtés.

Ça va pas bien pis ça va pas bien aller. Dis-moi plutôt qu’on va se tenir pour tenter de s’en sortir, dis-moi les vraies choses au lieu de me conter des menteries pour me tenir à l’écart de la vérité dans le but de me protéger. Aide-moi à garder l’équilibre au lieu de me faire croire que je tomberai pas, dis-moi que c’est lourd au lieu de me dire que c’est pas si pire et de me faire sentir faible, dis-le-moi que toi aussi, t’as braillé dans ton char en prenant tes clés pis ta carte d’employé.

Si tu me disais que ça va pas bien au lieu de me dire que ça va bien aller, j’arrêterais de penser qu’on me prend pour une enfant qui fait la chasse aux arcs-en-ciel.