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28/10/2020 15:29 EDT | Actualisé 28/10/2020 19:52 EDT

Le «mot en N» dans un manuel scolaire dénoncé par un enseignant montréalais

Il déplore que le titre du livre de Pierre Vallières n'ait pas été censuré ou mis en contexte.

John Commins
Un extrait de la version anglaise du manuel scolaire «Parcours du Québec et du Canada», intitulée «Journeys Through The History of Quebec and Canada», aux Éditions CEC.

Un enseignant montréalais a été choqué de voir le «mot en N» imprimé dans un manuel d’histoire s’adressant à des élèves québécois de quatrième secondaire. Un exemple qui illustre parfaitement, dit-il, les lacunes profondes du programme d’histoire du Québec au secondaire.

Le manuel scolaire en question, Journeys Through the History of Quebec and Canada, est notamment utilisé dans certaines écoles de la Commission scolaire English-Montreal. Il s’agit d’une traduction du livre Parcours du Québec et du Canada, publié aux Éditions CEC. Le mot apparait à deux reprises en anglais et à une reprise en français dans une section sur le livre du felquiste Pierre Vallières, N***** blancs d’Amérique.

Robert Green, qui enseigne les sciences sociales à l’école secondaire anglophone de Westmount, trouve inconcevable que ce mot — dont l’utilisation en contexte académique fait débat depuis plusieurs jours au Québec — apparaisse «sans aucun contexte» dans un manuel scolaire destiné à des adolescents québécois. Il explique qu’il a pris connaissance du passage par l’entremise d’un collègue, puisque l’école où il enseigne utilise un manuel différent.

Le HuffPost n’a pas été en mesure de confirmer si la version française du manuel cite aussi intégralement le titre du livre de Vallières, ni de déterminer combien d’écoles utilisent ce manuel. La Commission scolaire English-Montreal a cependant confirmé à Montreal Gazette qu’il était bien utilisé dans certains de ses établissements.

[Le personnel enseignant] est libre de choisir le matériel didactique qu’il juge approprié pour son enseignement.Bryan St-Louis, porte-parole du ministère de l'Éducation du Québec

«J’ai immédiatement pensé à ce qui se serait passé si un élève noir de 15 ans avait lu ce mot dans ma classe», a confié John Commins, le collègue en question, au HuffPost Québec mercredi lors d’un bref entretien. «Ça aurait créé un énorme malaise pour tout le monde.»

M. Commins avait participé à l’élaboration du précédent cours d’histoire du Québec et du Canada, en 2003, et était intervenu dans les médias en 2016 pour dénoncer le contenu du programme actuel peu avant sa mise en application.

Le ministère de l’Éducation n’a pas voulu dire, mercredi, s’il cautionne ou non l’utilisation du mot en N dans un manuel scolaire destiné aux adolescents. Le porte-parole Bryan St-Louis a toutefois souligné qu’en vertu de l’article 19 de la Loi sur l’instruction publique, les enseignants ont le droit «de prendre les modalités d’intervention pédagogique qui correspondent aux besoins et aux objectifs fixés pour chaque groupe ou pour chaque élève qui lui est confié».

«Ainsi, ce personnel est libre de choisir le matériel didactique qu’il juge approprié pour son enseignement», a-t-il rappelé, ajoutant qu’en tant qu’ouvrage «complémentaire», le livre des Éditions CEC n’avait pas fait l’objet d’un examen de la part du Bureau d’approbation du matériel didactique.

Les Éditions CEC n’avaient pas répondu aux questions du HuffPost au moment de la mise en ligne de cet article.

«La pointe de l’iceberg»

S’il juge que le manuel en question doit «immédiatement» être retiré des classes, M. Green estime qu’il ne s’agit que de «la pointe de l’iceberg» en ce qui a trait à la représentation de la diversité dans l’enseignement de l’histoire du Québec au secondaire.

Il déplore que le programme d’enseignement de l’histoire du Québec au secondaire ne fasse aucune mention de l’histoire du racisme anti-Noir au Québec. Le manuel qu’il utilise en classe, Reflections.qc.ca (Mémoire.qc.ca, en français), ne comporte au total que deux références à des personnes noires.

«La première porte sur le premier député noir élu à l’Assemblée nationale, et la deuxième est une référence au club de jazz de Rufus Rockhead, dans la Petite Bourgogne», énumère-t-il. «Mais on n’y apprend rien sur l’histoire des Noirs dans la Petite Bourgogne, sur le fait qu’ils se sont retrouvés dans ce quartier parce que c’était le seul endroit où on acceptait de leur louer un appartement ou sur le racisme qu’ils ont vécu dans presque toutes les facettes de leur existence au Québec.»

Ce n’est pas la première fois que M. Green dénonce le manque de diversité dans le nouveau cours d’histoire du Québec et du Canada, devenu obligatoire en 2017 au terme d’une révision qui a duré plus de deux ans.

Ce dernier estime que le cours dans sa forme actuelle évacue les contributions positives des Noirs et d’autres communautés culturelles au Québec ainsi que le racisme qu’ils ont vécu, en plus de comporter des «représentations problématiques» des Premières Nations.

C'était un projet idéologique qui avait pour objectif de se concentrer uniquement sur la nation québécoise et qui, se faisant, envoie le message à tous les autres habitants du Québec qu’ils n’ont pas leur place dans la société.Robert Green, enseignant au secondaire

En 2018, tous les manuels d’histoire créés pour le nouveau cours avaient d’ailleurs dû être remplacés au coût de 1,6 million de dollars, notamment pour y remplacer le mot «Amérindiens», aujourd’hui considéré comme raciste, par les termes «Premières Nations» et «Autochtones».

Pour M. Green, cette saga «prouve que les gens au ministère de l’Éducation ne font que réagir». «Personne n’a assez de jugement pour dire “on ne devrait pas faire ça”», déplore-t-il.

Selon lui, si de nombreux Québécois utilisent la comparaison avec les États-Unis pour soutenir que le racisme n’est pas un vrai problème ici, c’est notamment parce qu’ils ne connaissent pas l’histoire du Québec en ce qui a trait au racisme anti-Noir.

Il aimerait voir le ministère de l’Éducation du Québec embaucher des spécialistes de l’histoire des Autochtones et de l’histoire des Noirs à des postes seniors — une recommandation qui figurait dans le rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, en 2015 — pour éviter que de tels incidents ne se reproduisent. 

«[Le programme actuel] était un projet idéologique qui avait pour objectif de se concentrer uniquement sur la nation québécoise et qui, se faisant, envoie le message à tous les autres habitants du Québec qu’ils n’ont pas leur place dans la société», tranche l’enseignant.

«Nous avons besoin d’un cours d’histoire qui reflète la diversité du Québec», plaide-t-il. «Et en ce moment, nous n’avons pas ça. Nous avons le contraire.»