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Milléniaux, ces fans de retouches esthétiques

Plus que jamais, les jeunes vont à la rencontre de chirurgiens plasticiens.

Notre série «Milléniaux: la piqûre de la perfection» dresse le portrait en trois volets d’une génération qui désire de plus en plus s’offrir un filtre à vie en passant par les traitements médico-esthétiques.

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Cernes, rides, ridules, lèvres ténues, et nez bossus sont en voie de disparition sur les milléniaux. Les 18-34 ans, obsédés par des idéaux surfiltrés, ont déclaré la guerre plus que jamais aux imperfections.

Pour la première fois, les moins de 34 ans font plus de chirurgies esthétiques que les 51-64 ans, représentant un patient sur quatre en 2018, selon l’American Society of Aesthetic Plastic Surgery, qui compile les données fournies par des chirurgiens majoritairement aux États-Unis et au Canada.

«Quand j’ai commencé il y a sept ans, les milléniaux représentaient 5% de mes clients. Ils font au moins partie d’un 30 à 40% de la clientèle actuelle et je ne serais pas surprise que ça monte au-dessus de 50% dans les cinq prochaines années à venir», témoigne Dre Chloé Sylvestre, médecin omnipraticienne spécialisée dans les traitements non chirugicaux, propriétaire de la clinique Chloé à Montréal.

Ce qui les fascine? Un visage angulaire, bien défini, une peau parfaite, rajeunie (oui, malgré leur jeune âge), élastique, dépourvue de marques de fatigue, pas nécessairement calquée sur celles des célébrités vantant les mérites des traitements esthétiques à la Kylie Jenner, star des cosmétiques, ou à la Cardi B, populaire rappeuse, mais qui se rapproche le plus de ce à quoi ils ressemblent une fois leur image revampée par un filtre.

C’est d’ailleurs 55% des patients qui ont présenté un selfie retouché à leur chirurgien en 2018 pour discuter de leurs objectifs esthétiques, selon un sondage de l’American Academy of Facial Plastic and Reconstructive Surgery.

L’autre raison principale qui pousse les jeunes dans les cliniques médico-esthétiques: la prévention. Les patients ayant vu leurs parents rider prématurément ou s’étant trop exposés au soleil dans leur jeunesse préféreraient prévenir plutôt que de guérir. Un geste qu’une majorité de médecins spécialisés en dermo-esthétique approuvent.

«33% des milléniaux considèrent des traitements préventifs.»

- ENQUÊTE ALLERGAN 360° AESTHETICS REPORT

«Les milléniaux, contrairement aux gens de notre génération, [NDLR: plus de 65 ans] utilisent le Botox dans un but préventif et ça fait beaucoup de sens. Parce que si je vois des patients qui arrivent vers 55-60 ans, la ride est installée, creuse et profonde. Même si je leur injecte du Botox, la ride profonde ne disparaîtra pas. Chez les jeunes, oui», affirme Dre Suzanne Gagnon, dermatologue spécialisée en esthétique qui fut l’une des premières médecins au Québec à injecter la toxine botulique.

«53% des médecins spécialisés en dermo-esthétique dans le monde pensent que les femmes devraient consulter dès la vingtaine.»

- ENQUÊTE ALLERGAN 360° AESTHETICS REPORT

Un monde de possibilités... et d’excès

Les milléniaux n’ont ni raison ou tort de commencer les procédures en bas âge, selon les experts interviewés, mais ils auraient tendance à avoir des demandes excessives.

«Il y a une tendance à un look un peu exagéré qui, selon moi, est un peu malheureuse», constate Dre Sylvestre. Des lèvres surdimensionnées, des pommettes ultra saillantes, un front qui ne bouge plus sont des requêtes fréquentes dans les bureaux des médecins. Les professionnels disent préférer généralement un look naturel, mais certains moins scrupuleux ou avec une conception différente de l’esthétisme sont prêts à répondre aux demandes démesurées de leurs patients.

Aucune règle, ni recommandation du Collège des médecins, ne prescrit une quantité maximale de produit à injecter ou de procédures «acceptables» pour un jeune. Et en vertu du Code Civil du Québec, n’importe quel patient âgé de plus de 14 ans peut avoir recours à des interventions esthétiques non requises par leur état de santé, sans autorisation parentale, à condition que le traitement ne présente pas de risque sérieux pour sa santé. Les professionnels traitent donc chaque personne au cas par cas en se fiant à leur jugement.

«On doit expliquer aux patients très jeunes que lorsqu’ils viennent, il doit y avoir un problème. Si on regarde un adulte de 18 ans, l’effet ne sera pas très probant, explique Dr Benoît Leblanc, chirurgien plasticien. Fréquemment, je vais refuser un traitement qui n’est pas indiqué.»

Désirez-vous une injection dans mon sous-sol?

Le problème, c’est que si un jeune patient essuie un refus de traitement, il peut frapper à la porte du chirurgien d’à côté, ou pire avoir recours à de la médecine itinérante. «J’ose croire qu’il y a un bon pourcentage de gens qui le font, parce que c’est moins cher effectivement, parce qu’il n’a pas la minutie de regarder l’âge des patients, de demander des questions sur leur bilan de santé. Malheureusement, il doit y en avoir plus qu’on le pense», croit Dre Sylvestre.

Une simple recherche sur Kijiji, Facebook ou Google suffit pour trouver des gens, formés ou non, qui sont prêts à administrer illégalement des injections chez eux, ou dans des salons d’esthétique.

«Malheureusement, ça arrive encore beaucoup plus qu’on le pense, remarque Dr Leblanc. Souvent, quand il y a des traitements qui sont faits comme ça, dans un contexte moins professionnel, les résultats ne sont pas là. Nous on voit souvent des patientes qui vont dans des salons de coiffure, en fait vers des injecteurs itinérants [NDLR : ou autrement dit des médecins ou infirmières qui se promènent dans différents lieux pour injecter, qu’ils respectent les normes du Collège des médecins ou non].»

«Si on est seul dans un backroom, dans un salon de coiffure ou autre, c’est impossible de traiter adéquatement une patiente et on ne lui rend pas service. On a seulement essayé de remplir notre porte-feuille. […] C’est même dangereux s’il y a une complication qui survient. S’il injecte mal, il peut y avoir de l’enflure, même de la nécrose des tissus, et pire, ça peut même mener à la cécité s’il touche une artère. Aucun traitement n’est sans risque.»

Simon (nom fictif), 29 ans, a confié au HuffPost Québec consulter régulièrement un médecin - dont il tait le nom - qui lui injecte illégalement du Botox chez lui, dans son condo privé, dans le Vieux-Montréal. Pourquoi le fait-il malgré les dangers potentiels? Parce que ça coûte moins cher. Jusqu’ici, il n’a expérimenté aucun problème.

«Je l’ai rencontré à cause d’une amie qui y va aussi. J’ai fait mes recherches à partir de son profil sur le Collège des médecins. Il n’avait aucune plainte à son actif et j’ai vu qu’il était hautement qualifié. […] Quand je suis arrivé dans son penthouse, wow, c’était prestigieux et tout le matériel était là. J’avais pas peur pentoute», confie-t-il.

«Comme il n’a aucun frais de pub, de local ou de secrétaire à payer, ça me coûte pas cher. Je suis 100% satisfait, au point où je l’ai conseillé à toutes mes amies», affirme Simon.

«Tant et aussi longtemps que les gens n’ont pas de complications, ils ne dénoncent pas. C’est vraiment quand ils développent un problème qu’ils se disent: “Ah, peut-être que l’endroit où je vais ne respecte pas les normes. Peut-être que je devrais dénoncer”» constate Dre Sylvestre.

Le nombre de chirurgies de correction a d’ailleurs doublé depuis 2017, selon un sondage de l’American Academy of Facial Plastic and Reconstructive Surgery. Le tiers des répondants, des médecins membres de l’association, croient que c’est parce que les procédures avaient d’abord été effectuées par des gens non formés.

Le Collège des médecins incite les patients comme Simon à dénoncer les cliniciens qui pratiquent dans l’illégalité, afin de diminuer les risques de complications. Chaque patient devrait notamment être évalué par un docteur (dermatologue, chirurgien, médecin omnipraticien formé en esthétique), devrait recevoir son traitement dans une clinique spécialisée où un médecin (le même idéalement) est à une distance raisonnable en cas de complication et ensuite bénéficier d’un suivi.

Vraiment bien vieillir?

Une autre question demeure. Alors que les milléniaux sont les premiers à recevoir des traitements esthétiques aussi massivement, vieilliront-ils en beauté ou sont-ils les cobayes des dernières innovations en matière de médico-esthétique? Les médecins se veulent rassurants.

«Le début de l’âge de traitement n’est pas nécessairement lié à un risque de complication, fait savoir Dr Leblanc. Une question qui revient souvent avec la toxine botulique [NDLR: comme le Botox] ou les agents de remplissage comme l’acide hyaluronique est: “Si je commence maintenant, et que j’arrête. Est-ce que mon visage va tomber?” ou “Si j’arrête de mettre du produit dans mes lèvres, dans mon menton, est-ce qu’ils vont tomber?” La réponse est non… À moins d’avoir des cas extrêmes où on a mis tellement de produits qui ont déformé les tissus. Mais quand les choses sont faites selon les règles de l’art, une fois qu’on arrête le traitement, on n’a pas de destruction de la structure qui est là. Tranquillement les produits vont se dégrader. En principe, on revient tranquillement à ce qu’on était auparavant. [...] Il n’y a jamais un retour en arrière complet, parce que, en plus, ça stimule le collagène.»

POUR EN SAVOIR PLUS

C’est quoi…

La toxine botulique (Botox) : Il s’agit d’une protéine botulique purifiée extraite d’une bactérie. Une fois injectée, elle fige les muscles, empêchant le mouvement, et donc la formation de rides d’expression. Elle peut aussi atténuer l’apparence de rides existantes. Elle ne peut cependant pas être injectée n’importe où, question de ne pas figer des muscles permettant l’expression et l’articulation. Le front est majoritairement ciblé.

Les injections de comblement (aussi appelées fillers) : Ce sont des gels injectables homogènes souvent à base d’acide hyaluronique, un sucre produit naturellement par l’organisme, qui une fois combiné avec l’eau présente dans notre corps crée du volume dermique. Ça permet d’atténuer les rides et de redéfinir certaines zones comme les lèvres, les pommettes ou la mâchoire. Il existe plusieurs types d’agents de comblement. Il en revient au médecin de décider lequel est le plus approprié pour la correction demandée.

Le PRP (Plasma riche en plaquettes) : Ça consiste à stimuler la régénération des tissus en injectant le plasma issu de son propre sang centrifugé. La procédure est aussi connue sous le nom de Vampire Lift. Elle aiderait également à la repousse de cheveux.

Qui sont les milléniaux?

  • Ils sont nés entre 1982 et 2000 (19 ans - 37 ans). Les avis divergent sur les années exactes.
  • Ils sont aussi connus comme la génération Y.
  • Ils succèdent à la génération X et précèdent la génération Z.

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Mentionné quelques fois dans ce texte, le «Allergan 360 Aesthetics Report» est basé sur les réponses de 14 500 «consommateurs soucieux de leur esthétique» (ceux qui se sont déclarés intéressés par une meilleure apparence et ouverts à dépenser pour ça) et plus de 1300 médecins dans 18 pays.