TÉMOIGNAGES
23/12/2019 11:24 EST

Mes élèves m'ont harcelée en raison de mon homosexualité. Et quelque chose de formidable est arrivé

Alors qu’avant, j’étais timide et gardais cachée ma véritable identité, aujourd’hui, je l’assume pleinement et je suis très fière d’être qui je suis.

Klaus Vedfelt via Getty Images

Mon enseignante a fait de moi, petite fille sensible, son “aimant à câlins”. Elle avait toujours une réserve de cahiers vierges dans lesquels je pouvais écrire et illustrer mes histoires, et elle me prêtait des livres qui me plairaient selon elle. Forte de ses encouragements, j’ai appris à faire des multiplications en dépit de mon désamour naissant pour les maths, et l’affection qu’elle me témoignait a changé ma vie. J’ai décidé de faire la même chose pour d’autres et, à 23 ans, je suis devenue prof d’anglais.

Le secondaire est un univers très différent de l’école primaire mais j’enseignais, comme j’en avais toujours rêvé. Je prenais plaisir à préparer mes cours, à noter les copies, à lire des manuels et passer du temps avec mes élèves. J’ai commencé à Stockton, en Californie, très loin de la petite ville conservatrice où j’avais grandi. Au bout de sept ans, j’ai décidé d’aller enseigner dans ma ville d’origine – Rocklin – et j’ai obtenu un poste à mon ancienne école.

C’était merveilleux d’y revenir, et je me suis investie à fond dans mon travail et dans la vie du collège. J’aidais à organiser des activités, je siégeais sur plusieurs comités, je suis devenue directrice du département d’anglais et je faisais des heures supplémentaires pour le plaisir.

On peut dire en toute objectivité que je m’en sortais très bien. J’ai été élue “enseignante du mois” plusieurs fois et je m’entendais bien avec mes élèves. J’adorais mes collègues et j’ai noué avec eux de véritables liens d’amitié. Il existait entre nous une saine émulation et j’avais de nombreuses occasions d’apprendre et de diriger moi-même des projets. Je disais souvent vouloir rester dans ce collège jusqu’à la retraite, et je comptais bien terminer ma carrière dans ce quartier.

Soudainement, j’étais libre d’être pleinement moi-même dans presque tous les domaines de ma vie.
 

Alors même que ma vie professionnelle était couronnée de succès, je vivais des bouleversements dans ma vie personnelle. Je savais depuis longtemps que j’étais lesbienne, et j’avais enfin dit la vérité à mes proches, après toutes ces années à sortir en secret avec des femmes. Soudainement, j’étais libre d’être pleinement moi-même dans presque tous les domaines de ma vie.

La seule exception était mon travail. Je n’étais pas encore prête à confier cet aspect de ma vie à mes élèves. D’ailleurs, il n’y avait pas grand-chose à en dire. Je ne sortais avec personne, et je n’étais pas du genre à partager ma vie privée avec ma classe. Je préférais encore que les élèves s’imaginent que je vivais seule avec un chat. Mais, durant l’été 2017, tout a changé: j’ai rencontré celle qui deviendrait mon épouse.

Nous sommes tombées amoureuses très vite. Comme toute bonne «milléniale» délirante de bonheur, j’ai publié des photos de nous sur Instagram, en mode privé, pour empêcher les élèves trop curieux de les voir, sauf quelques-uns que je connaissais bien et qui avaient tenu à rester en contact avec moi après la fin de leur secondaire.

Je n’aurais jamais pu imaginer ce qui s’est passé ensuite.

Un matin, en arrivant dans ma classe, j’ai entendu des étudiants murmurer et parler. Pendant une pause ce matin-là, un de mes élèves préférés a frappé à la porte de ma classe et a demandé à me parler en privé. Je l’ai accueilli et il a nerveusement tripoté les sangles de son sac à dos et m’a dit que les enfants faisaient circuler des photos de moi avec une fille et disaient que j’étais gay. Il a dit que c’était une rumeur et il a pensé que je devrais le savoir. Je l’ai remercié, puis j’ai fermé ma porte et j’ai pleuré.

Au fur et à mesure que la journée avançait, j’entendais de plus en plus de murmures, et au fil des semaines, cela s’intensifiait. Les étudiants ont trouvé la chaîne YouTube de vidéos que j’avais eu à créer dans le cadre de mon travail de maîtrise et ont commencé à laisser des commentaires haineux. J’ai reçu des messages haineux sur mes réseaux sociaux et j’ai de plus en plus entendu mon nom sur le campus. Lorsqu’un étudiant s’est levé lors d’une présentation sur son monde idéal et a annoncé que dans celui-ci, il n’y aurait pas de mariage homosexuel et que toute ma classe a explosé de rire, j’ai perdu la confiance que j’avais encore ma place dans cette classe.

J’avais demandé de l’aide et du soutien à nos conseillers scolaires et à mon directeur (que j’avais tous considérés comme des amis personnels) dès le début du conflit, mais je n’ai pas été soutenue d’une manière qui me semblait utile. Au lieu de répondre à mes préoccupations, on m’a dit que c’était du «drame» et que cela allait «exploser». Mon patron m’a suggéré de parler à l’élève qui avait déclenché la rumeur, et il l’a niée avec véhémence. J’ai parlé individuellement avec des élèves qui, j’avais entendu dire, étaient particulièrement vicieux, et j’ai été accusée de «cibler les enfants» par des parents qui «n’étaient pas d’accord avec mon style de vie». 

Un endroit qui était autrefois si sûr et si heureux est devenu plein d’anxiété, de tristesse et de peur.

Malgré mes demandes d’aide croissantes et mon insistance pour dire que j’en avais besoin, les administrateurs de l’école ne semblaient pas comprendre à quel point ce harcèlement était grave et perturbateur et à quel point il m’affectait. Un endroit qui était autrefois si sûr et si heureux est devenu plein d’anxiété, de tristesse et de peur. Je me sentais dépouillée de ma joie et de mon but dans la vie. Et je me sentais perdue en tant que personne.

Être enseignante était mon identité depuis si longtemps, et soudain cette partie de mon identité était sous le feu. Je savais que naviguer vers une sortie du placard dans une école d’une ville conservatrice serait un défi, mais je ne pouvais pas imaginer à quel point je me sentirais violée lorsque mon choix en la matière serait retiré. Je voulais avoir la dignité de sortir du placard quand je me sentirais prête, plutôt que d’être l’objet d’une machine à rumeurs.

Cette situation m’a fait me demander qui j’étais: si je n’étais pas une bonne enseignante, qui est-ce que j’étais? Aller travailler allait être incroyablement difficile parce que je ne savais pas à quoi je serais confrontée chaque jour ou comment on me parlerait. Je n’avais pas le soutien et le réconfort de me sentir comme si mon administration me soutenait; je me sentais désespérément seule et j’avais peur de ce qui allait se passer ensuite.

J’ai vu mon thérapeute et mon médecin et ils étaient convaincus que cette situation n’était plus saine. Finalement, j’ai été forcée de prendre un congé de maladie et mon syndicat m’a assigné un avocat pour faire face à la situation. Malgré nos meilleures tentatives de médiation, nous n’avons pas pu parvenir à un accord qui nous semblait juste. J’ai quitté mon quartier parce que je sentais que je n’étais pas assurée d’être en sécurité ou protégée.

La couverture médiatique autour de mon histoire était importante et soudain, mon histoire était partout. Bien que plusieurs de mes proches, des étudiants et des membres de ma communauté m’aient soutenu, le silence de la majorité de mes collègues de mon école et de mon district était notable. C’était déchirant parce que, alors que la plupart m’avaient soutenu quand je suis sortie du placard, quand il s’agissait de défendre mon droit d’être au travail et de me défendre car mon nom était terni, ils ont coupé les liens d’amitié, priorisant la sécurité de leur travail et leurs relations professionnelles.

J’ai passé des années à nouer des amitiés étroites avec des gens que j’aimais et chérissais si profondément, pour qu’ils finissent par arrêter de me parler ou même de me reconnaître, bien qu’ils n’aient jamais su ce qu’il s’était réellement passé. C’était la partie la plus dévastatrice de la situation pour moi, et je suis infiniment reconnaissante envers les quelques personnes qui ont choisi de me soutenir. 

J’ai pris l’engagement qu'en ce nouveau commencement, je serais une enseignante authentique et dès le premier jour d’école, je dirais aux élèves qui je suis.

J’ai ensuite été embauchée dans un nouveau quartier, à seulement 15 minutes de mon ancien, avec des idéaux beaucoup plus progressistes. Lors de mon orientation de district, j’ai entendu parler d’équité, de soutien des enseignants et des étudiants LGBTQIA + et d’efforts pour démanteler activement le racisme - loin de ce que j’avais connu à mon ancienne école.

J’étais différente aussi. J’ai pris l’engagement qu’en ce nouveau commencement, je serais une enseignante authentique et dès le premier jour d’école, je dirais aux élèves qui je suis. Lors de ma présentation d’introduction, j’ai montré aux élèves des photos de mes chiens, de mes neveux et de ma femme. Je l’ai fait sans fanfare et la réaction a été minime.

L’effet d’entraînement était significatif. Je suis la conseillère du groupe de diversité sur mon campus, et chaque semaine, 20 à 30 étudiants gays, lesbiennes, transgenres, non binaires ou alliés se présentent pour déjeuner dans ma classe et se connecter avec d’autres étudiants comme eux. J’ai eu la chance de participer à des panels et de partager mon expérience d’enseignante queer. Ma classe est décorée dans un thème arc-en-ciel et mes étagères sont remplies de livres qui reflètent toutes les expériences, y compris les expériences queer.

Je sais que je suis la première adulte ouvertement homo que beaucoup de ces élèves vont rencontrer dans leur vie, et même si ça semble incroyablement important, la plupart du temps, je le vis comme quelque chose de normal. J’espère leur montrer que même si je suis lesbienne, le cours d’anglais ne change pas pour autant: nous lisons, nous faisons des exercices de grammaire, nous organisons des débats animés, et nous écrivons, bien davantage qu’ils ne le souhaitent.

Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une coïncidence si, après avoir officiellement révélé mon homosexualité, je suis devenue plus sûre de moi et moins introvertie.
 

Les conséquences de ces changements sur ma vie personnelle vont bien au-delà de la sphère professionnelle. Alors qu’avant, j’étais timide et gardais cachée ma véritable identité, aujourd’hui, je l’assume pleinement et je suis très fière d’être qui je suis. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une coïncidence si, après avoir officiellement révélé mon homosexualité, je suis devenue plus sûre de moi et moins introvertie. Là où, autrefois, je vivais une vie discrète et réservée, je suis aujourd’hui plus qu’épanouie dans ma carrière d’écrivaine et d’humoriste, et je raconte sans détour ce à quoi ressemble ma vie de lesbienne.

Enseigner était une façon sécurisante de faire un travail gratifiant. Mais il m’était facile de me consacrer à un métier tourné vers les autres, parce que cela m’évitait de me regarder en face, et d’assumer qui j’étais vraiment.

Enseigner dans un petit milieu m’empêchait de grandir. Travailler dans cet établissement où les gens privilégiaient la familiarité de ce qu’ils connaissaient à la défense d’une juste cause signifiait qu’il m’était impossible d’être moi-même. En visant plus grand, en changeant – et en sortant du placard ‒ j’ai permis à ce que je suis intrinsèquement de se manifester et d’être présent à chaque instant.

Cela a aussi changé la quantité d’énergie que je consacre à mon travail. Je ne passe plus tout mon temps à travailler mais, quand j’arrive, je suis là tout entière. Je ne suis pas une enseignante créative à ses heures perdues, mais une personne créative, qui se trouve à être aussi enseignante. Cela signifie que je ne siège plus dans tous les comités et ne fais plus partie de toutes les équipes, parce que j’accorde de la valeur aux occasions que j’ai d’être pleinement moi-même en dehors du travail. 

Bien que je continue à travailler très dur, je refuse d’être définie uniquement par ma profession.

On ne cesse de faire pression sur les enseignants pour qu’ils consacrent toute leur vie à leur métier. Ils parlent avec fierté des heures passées à travailler tard le soir, des week-ends qu’ils perdent à corriger des copies, et même de leurs vacances d’été exclusivement dédiées à se former. Bien que je continue à travailler très dur, je refuse d’être définie uniquement par ma profession. J’ai appris que même si l’éducation fait partie de ma vie, cela reste un travail, et qu’il est impératif pour mon bien-être d’être moi-même au-delà de celle que je suis en classe. Je mérite d’être considérée comme un être humain à part entière quand je suis au travail, mais aussi en-dehors.

Même si mes anciens amis et collègues me manquent toujours terriblement, et si je me sens toujours triste et en colère en raison de la façon dont j’ai été traitée, cette expérience, comme la plupart des mauvaises choses, m’a beaucoup appris. J’ai finalement décidé de ne pas poursuivre en justice mon ancien établissement, parce que l’enjeu n’a jamais été l’argent ou les conséquences pratiques: il s’agissait pour moi de choisir entre mon vrai visage et le masque que je portais au travail.

En me retrouvant ainsi exposée, harcelée et sortie de force du placard, j’ai saisi la chance de devenir davantage moi-même, de grandir et de changer. J’ai appris qui j’étais en dehors du travail et l’importance de respecter ma vraie nature. J’aime croire que ma présence en classe et mon refus de cacher mon homosexualité encouragent mes élèves à être, eux aussi, pleinement eux-mêmes. 

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost américain, a été traduit de l’anglais.