DIVERTISSEMENT
27/09/2019 12:35 EDT

«Le meilleur des mondes»: un futur pas si dystopique que ça

Une voix comme assistant personnel, une surconsommation perturbante, un monde de plus en plus épuré des imperfections, une obsession pour la jeunesse éternelle... ça vous dit quelque chose?

Gunther Gamper
La pièce «Le meilleur des mondes», une adaptation du roman d'Aldous Huxley, est présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu'au 19 octobre.

Un monde où tous les humains sont créés par éprouvette et classés, dès leur «naissance», selon des castes bien précises. Un monde où chaque mauvaise action vous vaut un point de démérite. Mais où vous pouvez avoir tous les produits que vous voulez instantanément, en le demandant à votre assistant personnel. Et où chaque fois que vous vous sentez déprimé, vous pouvez prendre une bonne bouffée de bien-être, en plus de pouvoir recevoir des transfusions de sang jeune pour avoir la beauté éternelle. Voilà Le meilleur des mondes.

Du moins, voilà le monde décrit par l’auteur Guillaume Corbeil, qui a pris le pari plutôt risqué d’adapter le célèbre roman d’Aldous Huxley pour en faire une pièce, présentée en ce moment au Théâtre Denise-Pelletier, à Montréal. 

Le jeune auteur s’est inspiré de la trame dystopique (qu’on pourrait comparer à 1984, un autre classique signé George Orwell) du livre, mais s’est permis plusieurs libertés pour en faire une œuvre encore plus collée à la réalité de 2019. Et cela risque de capter l’attention des nombreux adolescents qui iront voir le spectacle avec leur classe, dans les prochaines semaines (puisque c’est la mission première du Théâtre Denise-Pelletier). 

Le meilleur des mondes, c’est l’histoire de Bernard, qui a la chance d’être né «alpha», c’est-à-dire dans la caste la plus élevée de la société, mais qui lutte contre son désir de connaître autre chose que cette vie réglée d’avance. L’incomparable Simon Lacroix (qu’on a vu notamment à la télé dans Lâcher prise) est d’ailleurs tout simplement parfait dans ce rôle: hilarant et tellement vulnérable à la fois.

Gunther Camper
Simon Lacroix et Macha Limonchik dans «Le meilleur des mondes», présenté au Théâtre Denise-Pelletier

 

La vie de Bernard sera chamboulée par l’arrivée dans sa maison de deux visiteurs de l’extérieur, Linda (Kathleen Fortin, toujours juste) et son fils John (Benoît Drouin-Germain, touchant). La première avait dû quitter la ville plusieurs années auparavant, après être mystérieusement tombée enceinte de John – qu’on regarde d’ailleurs avec curiosité et envie parce qu’il a un nombril.

La mère veut retrouver sa place dans la société, alors que le fils, qui a fait son éducation en lisant Shakespeare (les livres sont interdits dans la ville), veut s’affranchir: il veut être libre et aimer. Bernard, lui, est déchiré entre sa voix intérieure, qui lui assure que la vie peut être plus que ça, et son désir de conformité, notamment pour séduire la belle – mais vide – Lénina (Ariane Castellanos). John essaiera lui aussi de conquérir le cœur de cette magnifique alpha, mais se cognera le nez... puisque dans ce monde où l’amour n’est pas valorisé, on préfère «posséder» n’importe qui (c’est-à-dire assouvir tous ses désirs).

Gunther Camper
Lénina (Ariane Castellanos) et John (Benoît Drouin-Germain) n'aspirent pas à la même façon de consommer leur «amour».

 

La trame de la pièce est très chargée. On se retrouve dans un futur pas si dystopique que ça, avec un assistant personnel qui pourrait très bien ressembler à Siri, une surconsommation déjà existante, un monde de plus en plus épuré des imperfections, une obsession pour la jeunesse éternelle... Une sorte de prison sans barreaux, finalement, qui a des airs de déjà-vu.

«La dictature parfaite aurait toutes les apparences d’une démocratie, mais serait en réalité une prison d’où les prisonniers ne rêveraient même pas de s’évader. Prison sans mur qui serait tout simplement un système escalavagiste où, grâce à la consommation de masse et au divertissement, les esclaves chériraient leur servitude», écrivait Huxley, l’auteur de l’œuvre originale, en 1931, comme nous le rappelle le metteur en scène dans le programme.

«Le secret du bonheur, c’est d’aimer ce qu’on est obligé de faire.»Le personnage de Bernard, dans «Le meilleur des mondes»

 

Mais le ton très souvent humoristique et la mise en scène hyper dynamique de Frédéric Blanchette, en plus de la scénographie tape-à-l’oeil, allègent le tout, en quelque sorte. Et tout ça risque de captiver bien des ados (et leurs parents/leurs profs aussi).

On pourrait voir cette œuvre comme un genre d’avertissement: attention, voilà ce que le monde pourrait devenir si on continue dans la même lignée. Le meilleur des mondes, c’est l’occasion de réfléchir à notre rapport à la technologie, à la beauté, à la perfection, au sexe, mais aussi à la consommation. Le «soma» qu’aspirent les personnages quand ils ont l’impression de ne pas se sentir heureux peut être interprété de plusieurs manières. 

Encore une fois, le Théâtre Denise-Pelletier remplit bien sa mission de «désacraliser» le théâtre, et de le rendre plus accessible pour les jeunes. Heureusement, derrière les moments loufoques et les éclats de rire, il reste une vraie réflexion à laquelle les adultes (peut-être encore plus que les plus jeunes) devraient se frotter.

Le meilleur des mondes, une pièce de Guillaume Corbeil d’après l’oeuvre d’Aldous Huxley, mise en scène par Frédéric Blanchette, est présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 19 octobre. 

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