OPINION
25/03/2020 16:11 EDT

Médecine: voir ou ne pas voir nos patients en temps de pandémie?

J’ai anticipé toutes sortes de dilemmes éthiques lors de ma formation en médecine, et j’en ai vécu en pratique. Mais je n’aurais jamais pu imaginer une situation dans laquelle, à grande échelle, je devrais me demander si la meilleure chose pour mes patients serait de ne pas me voir.

Roman Valiev via Getty Images

La pandémie de COVID-19 a transformé, en une brève semaine, la vie de tous les Québécois. Inutile de préciser comment, notre monde est tout simplement bouleversé. 

Pendant que les médecins dans les pays plus affectés sont en plein combat contre le coronavirus (les dépêches qui sortent des hôpitaux italiens et espagnols sont particulièrement effrayantes), les médecins québécois, eux, ne viennent que de commencer. 

Les équipes hospitalières élaborent des plans de pandémie, de délestage, de gestion d’effectifs et d’équipements. Ces équipes, dont je peux seulement deviner le travail, anticipent tous les scénarios, et se préparent pour le pire. Leur tâche est monumentale.

En dehors des hôpitaux, tout a changé avec la mise en place des mesures de distanciation sociale. Les associations médicales et le ministère de la Santé ont prôné avant tout la télémédecine, une technologie jusqu’à maintenant quasi-absente du système québécois.

Ce changement de rythme est un bouleversement énorme pour les médecins, habitués à rencontrer leurs patients, leur parler, les toucher, les ausculter.

Du jour au lendemain, des médecins restent chez eux, appellent leurs patients et tentent de les rencontrer via des plateformes vidéo. La Régie de l’assurance maladie du Québec et les associations ont débloqué des mesures spéciales en un temps record, dont la rémunération et un accès à une plateforme de télémédecine. 

Ce changement de rythme est un bouleversement énorme pour les médecins, habitués à rencontrer leurs patients, leur parler, les toucher, les ausculter. Nous faisons tous ce que nous pouvons pour nous adapter au jour le jour. 

Pour ceux qui, comme moi, travaillent dans un entre-deux, en dehors des hôpitaux et des soins intensifs, mais qui offrent des services de première et seconde ligne difficiles à prodiguer par télémédecine (comme pédiatre en centre d’urgence, je ne peux pas diagnostiquer une otite ou une pneumonie via Zoom), nous devons faire face à une question fort inusitée. Devrions-nous voir nos patients? 

Cette question n’est pas banale ― elle frappe au coeur de l’éthique de notre profession et de notre devoir envers la population. Nous devons effectivement nous demander si le fait de permettre aux patients de venir nous voir en clinique leur fait plus de mal, en favorisant la transmission du virus, que de bien.

J’ai anticipé toutes sortes de dilemmes éthiques lors de ma formation en médecine, et j’en ai vécu en pratique. Mais je n’aurais jamais pu imaginer une situation dans laquelle, à grande échelle, je devrais me demander si la meilleure chose pour mes patients serait de ne pas me voir.

Un patient qui vient pour une consultation doit être accueilli, attendre dans une salle d’attente avec d’autres patients, voir une infirmière et puis un médecin. À chaque étape les possibilités d’infection se multiplient. Le patient pourrait être à risque, ou bien le personnel. D’où l’importance de limiter les contacts.

En même temps, nous savons que les pays frappés si durement par la COVID-19 le sont parce que le virus accable leur système de santé, et surtout les hôpitaux. Si les cliniques communautaires ne voient plus les patients, que feront-ils? Resteront-ils chez eux, à attendre patiemment?

Je crains, en travaillant, d’encourager la transmission communautaire du coronavirus, de contracter la maladie moi-même et d’infecter ma conjointe.

Dans certains cas, peut-être. Mais les parents d’un bébé qui a une difficulté respiratoire ou d’un enfant qui fait de la fièvre depuis cinq jours ne resteront pas à la maison. S’ils ne peuvent pas venir nous voir en clinique, ils iront à l’urgence. Là, ils attendront, entourés d’autres gens malades possiblement infectés, et solliciteront des ressources qui devraient être dédiées à la lutte contre la COVID-19. 

Notre système doit maintenir une certaine capacité. Le délestage des hôpitaux est donc important, mais le désengorgement est critique aussi. Où est l’équilibre? Je vis tous les jours un débat interne par rapport à ma responsabilité dans cette situation. Je crains, en travaillant, d’encourager la transmission communautaire du coronavirus, de contracter la maladie moi-même et d’infecter ma conjointe. Je sais que mes collègues vivent les mêmes conflits. 

Il faut se rappeler aussi que les médecins en communauté sont des travailleurs autonomes, et souvent des entrepreneurs, propriétaires de leurs cliniques. Sans patients, ces cliniques risquent la faillite comme tant d’autres entreprises. Un ami omnipraticien m’a dit il y a quelques jours qu’il continue de travailler pour ses patients, mais aussi pour la pérennité de sa clinique. Il dessert une clientèle négligée, des gens qui ont besoin de lui. Les consultations téléphoniques peuvent compenser un peu, mais c’est une nouvelle façon de travailler et l’efficacité n’y est pas encore. L’anxiété économique s’ajoute donc aux enjeux cliniques et éthiques. 

L’aspect extraordinaire de cette pandémie est qu’elle nous affecte tous, sans exception. Personne n’est seul dans son incertitude, ni dans ses craintes

Je ne veux pas parler pour mes collègues, mais je dois admettre aussi que j’ai peur. Peur de faire des erreurs dans nos protocoles de dépistage, dans nos précautions anti-infectieuses, et peur surtout de devoir décider éventuellement, comme nos collègues italiens dans une situation hors de contrôle, qui vivra et qui mourra. J’ai peur d’être influencé par cette peur et de manquer de courage si les choses dégénèrent. 

L’aspect extraordinaire de cette pandémie est qu’elle nous affecte tous, sans exception. Personne n’est seul dans son incertitude, ni dans ses craintes. J’ai une équipe extraordinaire qui m’appuie et qui me motive, qui est convaincue, comme moi, que nous devons continuer. D’autres médecins, eux, savent qu’ils doivent diminuer ou modifier leurs activités, et ils le font pour le bien collectif. 

Les patients aussi comprennent. «Merci, m’a-t-on dit un jour, pour ce que vous faites en ces temps difficiles.» Je n’aurais pas pu demander un message plus simple, ni plus inspirant.