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01/06/2020 14:59 EDT | Actualisé 01/06/2020 15:07 EDT

Mon médecin m’a dit que je ne pourrais pas crier pendant mon accouchement

Je ne pouvais m’empêcher de penser que la manière dont j’avais été traitée n’était pas correcte.

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C’est dans la salle d’accouchement que j’ai appris que je ne pourrais pas crier.

Il était deux heures du matin. Il y avait peu de lumière, exceptée celle, rouge, d’une horloge numérique qui éclairait mon lit d’hôpital au-dessus de ma tête. Je portais une blouse blanche à motifs bleus, rêche, qui, malgré tous mes efforts, ne cachait pas vraiment mon postérieur dénudé. Je m’apprêtais à mettre mon premier enfant au monde.

«Et maintenant, on arrête de crier!», m’a ordonné l’obstétricienne entrant d’un bon pas dans la pièce. Ses chaussures couinaient sur le sol immaculé.

On arrête de crier?

Voilà le genre de trucs qu’on ne nous apprend pas pendant les cours de préparation à l’accouchement.

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Au cinéma, dans toutes les scènes d’accouchement que j’avais vues, les femmes criaient. Je n’avais jamais donné naissance à un enfant, mais je savais que ça allait être douloureux. En revanche, je n’avais pas réalisé que j’étais censée respecter certaines règles. Je me suis sentie accablée d’un poids, qui m’oppressait la poitrine. Pourquoi n’aurais-je pas le droit de crier si j’en avais envie?

Qu’on m’interdise ainsi de crier m’a étrangement rappelé d’autres moments de ma vie, des moments où je m’étais sentie réduite au silence par une personne qui avait plus de pouvoir que moi.

Comme cette fois où un producteur m’a prise dans ses bras pour me dire au revoir après une fête au boulot, et a laissé glisser sa main le long de mon dos pour me peloter les fesses avant que j’aie le temps de reculer. Ou quand mon patron m’a raccompagnée chez moi après une sortie informelle entre collègues, afin de s’assurer que je rentrais bien. À priori, «bien rentrer» signifiait me voler un baiser pour me souhaiter «bonne nuit».

Ces fois-là, je n’ai pas eu l’impression de pouvoir m’exprimer. J’étais au début de ma carrière, je voulais réussir et même si je travaillais fort, j’étais certaine que dénoncer son patron n’était pas la bonne manière pour y arriver.

Et puis il y a eu la fois où mon copain m’a dit que je «dramatisais» quand je pleurais et m’enfermait dans la salle de bain après qu’il ait refusé de s’arrêter alors que je l’en implorais. Je vivais dans un tel déni, j’avais si peur, que je n’ai pas pu en parler pendant des années. Dans les moments vraiment difficiles, je sens encore l’odeur du lait à la vanille que je m’étais mis ce jour-là, et de ses mains sur mon corps. Je ressens encore la peur que j’ai éprouvée en me rendant compte que je n’étais pas entendue, un poids dont je n’arrivais pas à me libérer.

Dans la salle d’accouchement, j’ai été choquée de constater que j’éprouvais le même sentiment d’impuissance, que j’avais le même poids sur la poitrine et la même certitude que je ne serais pas entendue. Sauf que, cette fois, je n’étais plus une jeune femme au début de sa carrière, ni une ado paumée, mais une adulte qui s’apprêtait à devenir mère.

Je me méfiais tant du système médical que je voulais juste en sortir au plus vite, avec un bébé en bonne santé, et que j’étais prête à faire tout ce qu’on me disait pour que cela arrive.

Pourtant, je n’arrivais toujours pas à faire entendre ma voix. Peut-être parce qu’elle était médecin et pas moi. Ou parce que je n’avais encore jamais accouché. Ou simplement parce qu’à ce stade, je me méfiais tant du système médical que je voulais juste en sortir au plus vite, avec un bébé en bonne santé, et que j’étais prête à faire tout ce qu’on me disait pour que cela arrive.

Cinq semaines plus tôt, enceinte de 32 semaines, je m’étais présentée à l’hôpital à la demande d’une infirmière en raison de douleurs dans le bas du dos. Lors du triage, on a remonté ma robe noire, on m’a fixé des moniteurs sur le ventre avec deux bandes élastiques, et un médecin m’a examinée, agenouillé sur mon lit. Aucun médecin ne m’avait fait d’examen sur mon lit avant. C’était intimidant, curieusement sexuel et incroyablement embarrassant. J’ai retenu mon souffle et gardé les yeux rivés au plafond, incapable de regarder mon mari, assis de l’autre côté de la pièce en complet-cravate. L’inquiétude se lisait sur son visage.

C’est là que j’ai appris que j’étais en travail prématuré. Cela a marqué le début d’un séjour de trois semaines à l’hôpital, où j’ai eu le sentiment que personne ne m’entendait. On m’a affirmé à de nombreuses reprises que le travail avait commencé, alors que je ne ressentais absolument rien, aucune différence par rapport à l’heure ou le jour précédent.

Je me disais que si un bébé s’apprêtait à sortir de mon corps, je serais la première à le savoir. Je me suis efforcée de le dire, plusieurs fois, à l’équipe médicale. En général, ils ne tenaient pas compte de mon raisonnement, préférant me montrer les moniteurs auxquels j’étais branchée. Dans ces cas-là, on me disait souvent qu’ils allaient me faire faire un énième examen vaginal.

Désespérée, j’ai demandé à mon mari, entre deux sanglots: «Merde, mais combien de personnes vont mettre leur main à l’intérieur de moi?»

Il m’a gentiment rappelé que c’était mon corps et que personne ne pouvait y toucher sans mon consentement, même un médecin ou une infirmière. Sa détermination et sa fermeté m’ont stupéfaite.

Malgré tout, j’essayais d’être une «bonne patiente». Tout comme j’avais essayé d’être une «bonne» collègue et une «bonne» conjointe. La frontière est ténue entre défendre ses droits et agacer les personnes qui doivent prendre soin de nous. Je ne savais pas combien de temps je resterais hospitalisée, combien de temps j’aurais besoin que ces professionnels veillent sur ma santé et celle de mon bébé. Je n’étais pas vraiment en mesure de leur résister.

Chaque fois que j’ai voulu m’exprimer, mais que j’ai cédé face au protocole hospitalier ou à mon désir d’être une «bonne» patiente, ma petite voix intérieure en a pris un coup

J’ai pleuré pendant plusieurs examens vaginaux que je m’étais sentie contrainte d’accepter. Certains étaient nécessaires mais l’étaient-ils tous? Je n’en suis pas certaine.

Ce dont je suis sûre, c’est que chaque fois que j’ai voulu m’exprimer, mais que j’ai cédé face au protocole hospitalier ou à mon désir d’être une «bonne» patiente, ma petite voix intérieure en a pris un coup. Tous ces moments se sont accumulés et ont conduit au traumatisme que j’ai subi plus tard, au moment où j’étais le plus vulnérable, quand ce qui me restait de voix a été réduit au silence.

Je suis retournée à l’hôpital au cours de ma 37e semaine pour déclencher l’accouchement. Tandis que le liquide froid de l’intraveineuse coulait dans mon bras, l’odeur stérile de la chambre m’emplissait les narines. Les moniteurs qui s’enfonçaient dans la peau molle de mon ventre me grattaient.

Debout près de mon lit, je serrais les draps dans mes mains à chaque contraction. Mes articulations en devenaient blanches. J’avais l’impression de me noyer dans mon propre corps, j’avais du mal à respirer. On m’a dit que je pouvais commencer à pousser et, soudain, l’idée d’être sur le point de rencontrer mon bébé m’a redonné des forces. J’ai souri à mon mari, qui me caressait doucement le bras.

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J’étais frustrée, effrayée et je réprimais toute envie d’émettre le moindre son. Je ne comprenais pas ce que j’avais fait pour agacer le médecin à ce point.

C’est là que le médecin a débarqué en m’ordonnant de ne pas crier. J’ai ressenti ce poids familier sur la poitrine. L’excitation s’est envolée, cédant la place à la crainte de contrarier la personne en charge de mon bien-être.

«Mettez vos mains ici, sur vos jambes, et poussez comme je vous l’ai dit», m’a-t-elle rappelé au bout de quelques minutes.

Je ne me rappelais pas l’avoir entendue me donner des instructions sur la manière de pousser. J’ai regardé mon mari, essayant de lui faire comprendre que je ne savais pas de quoi elle parlait. Il m’a regardée en retour, d’un air de dire que je n’étais pas folle, et m’a rassurée en me serrant la main, mais il n’a pas protesté. Toujours diplomate, il m’a raconté plus tard qu’il ne voulait pas prendre le risque d’énerver davantage le médecin, ni d’envenimer une situation déjà tendue.

J’ai donc continué à pousser, en silence. J’ai posé mes mains là où elle me le disait, poussé quand elle me le disait, mais j’avais l’impression de tout faire de travers. Les larmes me montaient aux yeux, et le poids sur ma poitrine m’oppressait de plus en plus. J’étais frustrée, effrayée et je réprimais toute envie d’émettre le moindre son. Je ne comprenais pas ce que j’avais fait pour agacer le médecin à ce point. Des moniteurs bipaient, elle me disait de pousser, une infirmière me racontait un truc sans queue ni tête sur le fait de ne pas pousser avec mon visage, et ma doula me disait: «Tu peux le faire!»

Il y avait tant de bruit que c’en était assourdissant. Pourtant, aucun ne sortait de moi.

La femme docile qui cherchait à faire plaisir à son médecin venait d’être remplacée par une mère, prête à tout pour protéger son enfant.

Lors d’une pause entre les contractions, je me suis relevé les cheveux en queue de cheval pour étouffer tous ces bruits. Je ne sais pas vraiment pourquoi cela m’a aidée mais, quand j’ai senti la prochaine contraction arriver, je n’ai pas attendu qu’on me dise de pousser. Je l’ai fait. J’ai laissé échapper un petit bruit au moment de la délivrance. Pas vraiment un cri, plutôt un soupir.

J’ai alors perdu ma concentration et j’ai regardé le médecin, sûre de lire la désapprobation dans ses yeux. Sauf qu’à ce moment-là j’ai vu mon fils, son minuscule corps tout replié, ses cheveux sombres. Au début, il n’a pas fait de bruit – juste assez longtemps pour susciter l’inquiétude –, puis il s’est mis à hurler. Un cri de vie, sonore, quand l’air est arrivé dans ses poumons.

J’ai alors ressenti un besoin primaire, bestial, de le protéger. Je me rappelle avoir pensé: «Je suis un animal.» Entre mon silence et ses cris, tout a changé. Une version plus sauvage de moi est née, elle aussi. La femme docile qui cherchait à faire plaisir à son médecin venait d’être remplacée par une mère, prête à tout pour protéger son enfant.

Dans les semaines qui ont suivi, j’ai eu du mal à trouver le sommeil. Même pendant le brouillard des premiers jours avec un bébé, mes pensées revenaient toujours vers la salle d’accouchement. À la seconde où je fermais les yeux, je sentais à nouveau cette peur dans ma poitrine et j’éprouvais de la colère parce que je ne m’étais pas défendue. Puis ces sentiments cédaient la place à la honte: tu as un bébé en bonne santé. Tu es en bonne santé. Passe à autre chose.

Et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de penser que la manière dont j’avais été traitée, dans l’un des meilleurs hôpitaux, n’était pas correcte. Mon premier séjour à l’hôpital n’avait pas été idéal, loin de là, mais c’était l’accouchement en lui-même que j’ai trouvé profondément traumatisant. Au moment où j’étais le plus vulnérable, on ne m’avait pas laissée m’exprimer, on ne m’avait pas fait confiance, on n’avait pas pris soin de moi.

En gros, on m’avait dit de la fermer et de pousser. Quand on est mère, on nous répète si souvent que la seule chose qui compte, c’est d’avoir un enfant en bonne santé, et d’être soi-même en bonne santé. Pendant des mois, je me suis efforcée de l’accepter. Mais la nouvelle moi, moins docile, trouvait cela révoltant.

Près de deux ans plus tard, je trouve lentement ma voix. Et savoir que je ne suis pas seule me réconforte: 25 à 34% des femmes estiment leur expérience d’accouchement traumatisante, et une femme sur six déclare avoir été maltraitée pendant le travail. C’est une statistique effrayante, mais compréhensible.

Aujourd’hui, alors que j’attends mon deuxième enfant, je suis déterminée à ce que les choses se passent différemment. J’ai interrogé les médecins et me suis renseignée sur les protocoles hospitaliers. Je m’autorise à imaginer une naissance plus respectueuse.

Et, cette fois, croyez bien que si j’ai envie de crier, je le ferai.

Ce blog, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Laure Motet pour Fast ForWord, pour le HuffPost France.