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Une épidémie de retards de développement à venir chez les enfants?

Des intervenants réclament que les éducatrices en service de garde puissent utiliser des masques avec fenêtre pour que les enfants soient en mesure de voir leur visage.
En cachant le bas du visage, les masques empêchent entre autres la détection de signaux nécessaires à l’acquisition du langage, affirment les signataires de la lettre. (photo d'archives)
En cachant le bas du visage, les masques empêchent entre autres la détection de signaux nécessaires à l’acquisition du langage, affirment les signataires de la lettre. (photo d'archives)

Deux cents intervenants de tous les milieux de la petite enfance demandent au gouvernement du Québec de permettre le port du masque avec fenêtre transparente réutilisable chez les éducatrices en service de garde pour éviter des effets néfastes sur le développement cognitif, langagier et psychosocial de certains enfants.

La mesure a déjà été autorisée pour les éducatrices oeuvrant auprès des enfants âgés entre 0 et 18 mois. Les signataires d’une lettre ouverte publiée lundi et entre autres adressée au gouvernement Legault réclament que la directive soit élargie pour celles qui travaillent avec les enfants de 18 mois à 5 ans.

«Les services de garde jouent un rôle primordial comme médiateur auprès de l’enfant dans l’accomplissement des tâches développementales lui permettant d’atteindre les jalons développementaux associés à leur âge», peut-on lire dans la lettre signée par des chercheurs universitaires, responsables de garderies et de Centres de la petite enfance (CPE) ainsi que par des professionnels de la santé.

Les jeunes enfants ne développent pas seulement leurs aptitudes de langage grâce au visage des adultes. Ils apprennent aussi l’expression d’émotions et de comportements sociaux.

«En cachant le bas du visage, les masques chirurgicaux empêchent la détection de signaux nécessaires à l’acquisition du langage, à l’analyse et à l’imitation des émotions. Pour apprendre à exprimer, détecter et gérer leurs émotions, les enfants doivent d’abord observer ces émotions chez l’adulte pour ensuite arriver à les imiter et à expérimenter leurs réactions», soulignent les signataires de la lettre.

Des éducatrices qui ont signé la lettre observent déjà des différences avec les années précédentes dans l’évolution et le développement des enfants. Certaines ont mentionné «une plus grande difficulté chez les enfants à reproduire certains sons ou à nommer les objets, plus d’insécurité et une adaptation plus longue chez les enfants qui commencent la fréquentation d’un service de garde».

Les masques avec fenêtre transparente permettraient aux enfants de mieux distinguer les émotions des adultes. (photo d'archives)
Les masques avec fenêtre transparente permettraient aux enfants de mieux distinguer les émotions des adultes. (photo d'archives)

Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, se dit «sensible» aux demandes formulées dans la lettre, mais une analyse est encore en cours.

Selon les directives du ministère de la Famille dans le contexte de la COVID-19, les éducatrices doivent porter obligatoirement un masque de procédure.

Un enjeu soulevé dès le début de la pandémie

Le pédiatre au CHU Ste-Justine Jean-François Chicoine avait alerté les instances gouvernementales sur cet enjeu dès le printemps dernier. Dans un avis publié en juin , deux autres pédiatres et lui, en collaboration avec des orthophonistes, recommandaient que le port du masque de protection par les éducatrices ne devrait pas être obligatoire. Il appuie aujourd’hui les revendications de la lettre ouverte, bien qu’il n’en soit pas un signataire.

«C’est sûr qu’on va avoir des enfants qui vont moins bien s’intéresser aux visages des autres et moins bien comprendre les émotions des autres.»

- Le Dr Jean-François Chicoine

«Si [l’enfant] ne s’approprie pas les émotions et la motricité du visage de l’autre, il ne pourra pas le reproduire correctement. Ça peut durer quelques semaines. Mais sur une année, c’est évident que les enfants vont apprendre de moins en moins à lire sur les visages des adultes et à pouvoir ensuite bien communiquer les émotions. On peut avoir des enfants sans visage avec les années», explique le Dr Chicoine en entrevue téléphonique.

Pour lui, il est «clair comme de l’eau de roche» que des enfants subiront des retards de développement au niveau socioaffectif. Les séquelles pourraient même être permanentes, notamment pour des enfants provenant de familles plus vulnérables.

«La famille ne peut pas compenser avec l’expérience de garde, qui est normalement là pour stimuler l’enfant. C’est sûr qu’on va avoir des enfants qui vont moins bien s’intéresser aux visages des autres et moins bien comprendre les émotions des autres», a-t-il affirmé.

Selon le Dr Chicoine, il n’y a plus de temps à perdre et le gouvernement doit rapidement permettre aux éducatrices de porter le masque avec la fenêtre transparente.

L’Association québécoise des milieux familiaux éducatifs privés abonde dans le même sens. «Il faut agir rapidement. [...] Chaque jour perdu est une liste d’attente d’orthophonie qui s’allonge», s’inquiète-t-elle dans un communiqué publié lundi.

Un masque produit au Québec disponible

Un masque de procédure avec fenêtre transparente produit par une compagnie québécoise a obtenu l’approbation de Santé Canada et respecte par le fait même les exigences de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Cela veut donc dire qu’il peut être utilisé dans les services de garde.

Entreprise Prémont a entamé la production du Humask-Pro Vision, qui n’est toutefois pas réutilisable et lavable, dans son usine de Louiseville en décembre dernier.

Le vice-président de l’entreprise, Luc Girard, a indiqué au HuffPost Québec avoir eu des pourparlers avec le ministère de la Famille pour l’achat de ce type de masque. Il a qualifié les discussions de «timides», mais «positives».

Prémont a déjà reçu plusieurs commandes venant de l'international pour le Humask-Pro Vision. 
Prémont a déjà reçu plusieurs commandes venant de l'international pour le Humask-Pro Vision. 

Entreprise Prémont a effectué une première livraison de masques Humask-Pro Vision au ministère de l’Éducation. M. Girard a affirmé qu’avec l’accélération de la production, le coût du masque pourrait diminuer prochainement.

La lettre ouverte demande également qu’une aide financière soit accordée par le gouvernement pour l’achat des masques avec fenêtres. Le ministère de la Famille fournit actuellement gratuitement les masques de procédure aux services de garde.

«Les gestionnaires ne doivent pas avoir à faire le choix de fournir du matériel éducatif pour le développement moteur ou les masques avec fenêtre pour le développement socioaffectif et langagier», évoque l’Association québécoise des milieux familiaux éducatifs privés.

Le ministère de la Famille a annoncé une enveloppe de 50 millions $ en novembre dernier pour les garderies subventionnées afin de rembourser des dépenses en lien avec la pandémie. Les services de garde peuvent piger dans cette somme si elles désirent acheter des masques de l’entreprise, a fait savoir l’attaché de presse du ministre Lacombe.

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