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20/08/2019 10:22 EDT | Actualisé 20/08/2019 15:16 EDT

Maraîcher, je vis la vie dont je rêvais… mais elle a un coût

À 40 ans, l’agriculteur québécois Mathieu Roy a vu son rêve prendre forme pour quelque 150 000 dollars. Et malgré le stress des récoltes, il ne regrette rien.

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Lors des semaines les plus chargées, Mathieu passe bien 30 heures sur son tracteur. 

À Brébeuf, au bord de la rivière Rouge et dans un cadre magnifique, se tient la ferme biologique de la Récolte de la Rouge, fondée en 2016 par Mathieu Roy et sa conjointe Catherine. 

Entouré de montagnes et de petites plages de sable, leur champ donne sur une eau peu profonde, très prisée dans le coin pour le kayak ou le canot. 

Être près de l’eau, l’un des grands «plaisirs de la vie» de Mathieu, qui a trouvé ici ce qu’il cherchait depuis longtemps: la liberté. 

«Oui je vis la vie dont je rêvais, je trouve ça tellement beau, je me considère comme chanceux», dit-il, en cette fraîche matinée d’été, après avoir mis sur pause sa récolte de carottes pour répondre au téléphone. 

Quand j’étais conseiller en agriculture, j’en faisais de l’argent, mais mon mode de vie aujourd’hui est beaucoup plus simple, et c’est génial. Je ne regrette rien.Mathieu Roy

D’autant que désormais Mathieu n’a plus de boss. «Ici, c’est chez nous. Je suis responsable de mes propres actions, il n’y a personne qui va me dire quoi faire. J’aime être dehors, aujourd’hui par exemple est une journée parfaite.»

Au total, le couple possède 3,5 hectares, soit 35 000 mètres carrés, de terre sur laquelle ils font pousser toutes sortes de légumes: artichauts, carottes, oignons, radis, mesclun, maïs sucré, courges, melons, fraises de terre, ail - la liste est longue.  

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«C’est un grand saut dans le vide, mais comme pour n’importe qui qui part son entreprise.»

Lors des semaines les plus chargées, Mathieu passe bien 30 heures sur son tracteur pour récolter des produits qu’il vend ensuite dans des petites épiceries indépendantes, des restaurants des Laurentides et de Montréal ou encore au marché public de Val-David, les samedis. 

Toutefois, cette vie de plein air au bon goût de liberté ne vient pas sans un côté sombre: le stress. 

L’argent 

Le coût total pour s’installer a été de 150 000 dollars, leur banque leur ayant en outre prêté 125 000 dollars. Pour le moment, le couple vit sur le salaire de Catherine. 

Réunir les capitaux nécessaires pour construire leur maison sur une terre louée (leur bail est de 30 ans!) a été le premier défi du duo. Acheter les équipements usagés - tracteur, rotoculteur, camion, etc. - a été le deuxième. 

Ça, c’était sans compter les imprévus, dont les bris importants qui sont survenus la première année.

Le gros tracteur a coûté 11 000$, mais a demandé 8000 de plus en réparation. Ça fait mal. Le camion de livraison, lui, ça a été 6000$ à l’achat et 6000$ de réparation. Faut avoir les reins solides.Mathieu Roy

Heureusement, le couple a reçu de l’aide de la part du gouvernement provincial, avec une prime à l’établissement. Le gouvernement du Québec verse la moitié à l’installation, puis l’autre moitié une fois que la ferme est rentable. Cinquante mille dollars au total. 

Catherine a également obtenu 30 000 dollars d’aide financière en raison de son baccalauréat en biologie et de sa maîtrise en écologie des eaux douces obtenues à McGill. 

«C’est un grand saut dans le vide mais comme pour n’importe qui qui part son entreprise, indique Mathieu. Le stress c’est davantage le flux de trésorerie, le cash flow, car pendant une grosse partie de l’année il y a zéro argent qui rentre. Il faut donc établir des stratégies pour honorer nos paiements, payer nos employés, le compost, les engrais, les semaines. Ce sont des milliers de dollars pour zéro revenu.»

Si la dernière récolte de légumes a rapporté au couple 87 000 dollars, il n’a pour autant empoché aucun profit puisqu’il lui faut rembourser les frais de la ferme ainsi que le prêt à la banque. 

Pour cette année, Mathieu vise une récolte de 125 000 dollars. 

«Et si tout va bien, on pourra même se verser un petit salaire, ce que l’on n’a jamais fait jusqu’ici. Ce serait génial!» 

La météo  

Les semaines à la ferme sont bien rodées: le lundi, c’est le temps d’implanter les semis, de désherber, de gérer les cultures. Le mardi, c’est la journée des commandes des épiceries et des restaurants. Le mercredi, c’est la journée des livraisons. Le vendredi, il s’agit de la grosse journée de récolte en prévision du marché du samedi. 

«C’est 7 jour sur 7, on peut parfois prendre 3 ou 4 heures de congé le dimanche après-midi mais c’est très très rare.» 

Même l’hiver, il y a toujours de quoi s’occuper: gérer la comptabilité, la certification biologique, les rencontres avec les nouveaux chefs, la préparation de l’année qui s’en vient, les semis intérieurs. Et en avril déjà ça recommence!

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Le vendredi, il s’agit de la grosse journée de récolte en prévision du marché du samedi. 

Cette année, en revanche, le printemps a été très tardif et il a fait froid plus tard que d’habitude. Ce qui a généré un autre genre de stress, cette fois relié aux conditions météorologiques. 

«C’est la météo qui m’inquiète le plus, dit Mathieu. Cet été on a eu beaucoup d’eau d’un coup, puis trois semaines sans pluie. On irrigue mais l’étang commence vraiment à se diluer. Ça me stresse royalement.»

Pour être plus tranquille, le couple est assuré pour la grêle, par exemple, ou les catastrophes naturelles.

«La météo est imprévisible. C’est ça l’agriculture, y’a rien qu’on peut contrôler.»

Les animaux 

Les animaux sauvages: encore une réalité incontrôlable. 

Leur chien Zéphyr a beau manger tous les rongeurs qui existent, et notamment les marmottes, (ce qui leur facilite la vie), ils n’ont pas encore trouvé de solution contre les chevreuils. 

«Ils font des ravages. Ils sont une source de stress incroyable. Cette semaine ils ont mangé pour 1500 dollars de petits pois et l’an passé pour 4000 dollars de plan de fraises! Ils mangent le plan en entier!» explique le quarantenaire qui fait parfois appel à des chasseurs pour tenter de régler cette problématique. 

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Leur chien Zéphyr mange tous les rongeurs, et notamment les marmottes. 

Une chose est certaine selon lui: on ne s’improvise pas agriculteur, on le devient avec l’expérience. 

«Lire un seul livre sur le sujet, même s’il est excellent, ne suffit pas. Il est essentiel de posséder une formation, pour aiguiser son esprit critique. Il y a beaucoup d’attrape-nigauds, notamment dans le domaine de la fourniture de matériels. Je pense que c’est important d’avoir des bases.»

Pour sa part, il a 15 années d’expérience au compteur. 

En plus d’une formation en production horticole, il a travaillé sur de nombreuses fermes au Québec, mais aussi aux États-Unis. Il a géré une ferme en Montérégie pendant environ quatre ans. 

«Je ne viens pas d’une famille d’agriculteurs alors il a fallu que je gagne de l’expérience. Pendant cinq ans, j’ai aussi été conseiller en agriculture au sein d’un organisme gouvernemental.»

Le quotidien à la ferme, malgré les exigences physiques que cela implique, lui a apporté beaucoup. 

On travaille sa patience à la ferme. Ça peut être frustrant de ne pas voir des légumes prêts avant la fin juin quand tu les as semés le 20 avril. Mais tu ne peux rien faire pour que ça pousse plus vite.Mathieu Roy

Aussi, Mathieu a appris à se fixer des objectifs, ce dont il n’était pas capable avant, précise-t-il.

«Si on dit “aujourd’hui on fait les carottes”, alors on fait les carottes!»

D’ailleurs, Mathieu doit raccrocher, il faut qu’il y retourne!