TÉMOIGNAGES
22/04/2020 16:35 EDT

Je suis malentendante et le port du masque me préoccupe

Des personnes malentendantes ont rapporté s'être fait crier après dans des commerces ces derniers temps.

Les propos de ce témoignage ont été recueillis par le HuffPost Québec et retranscrits à la première personne.

On entend depuis quelques jours que le gouvernement s’apprête à donner des directives pour le port des masques artisanaux dans les lieux publics. Nous, les personnes malentendantes, sommes stressées à cette idée. 

Dans la vie de tous les jours, on lit sur les lèvres. On est toujours en état d’alerte, est-ce que quelqu’un me parle? Est-ce que je vois sa bouche? Je ne suis pas contre le port du masque, mais avec des compromis. Puisque je dépends de la lecture labiale, je suis nettement désavantagée. 

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Ce qui me fait le plus peur avec le port généralisé des masques, c’est l’impatience des gens; tout le monde est sur le gros nerf dans le contexte de la pandémie.

Je ne suis pas sourde, je ne parle pas la langue des signes. Moi, je suis malentendante, je lis sur les lèvres, comme la grande majorité des personnes qui vivent la même réalité que moi. C’est important de faire la distinction. Récemment, je faisais un Facetime avec quelqu’un. Je ne l’entendais pas, mais j’étais capable de comprendre ce qu’elle disait en lisant sur ses lèvres, même si aucun son ne sortait. Les malentendants, on est des spécialistes de la lecture labiale!

Les employés des pharmacies et des épiceries portent de plus en plus de masques et ça devient problématique pour nous. La fin de semaine dernière, il a fallu que je demande à la personne à l’accueil à la pharmacie de baisser son masque parce que je ne comprenais pas ce qu’elle me disait. Elle a accepté et m’a dit qu’elle le faisait parce qu’il y avait un plexiglas devant elle, mais ce ne sera pas toujours le cas.

Ce que je veux que vous reteniez, c’est qu’on a tous un rôle à jouer : les entendants en baissant leur masque pour nous parler (en reculant de deux mètres bien sûr), et les malentendants en n’ayant pas peur de s’afficher comme tel et de s’affirmer. 

Je sais ce que c’est, le stress de ne pas comprendre ce qui se passe qui s’ajoute à celui de la maladie.

Ce qui me fait le plus peur avec le port généralisé des masques, c’est l’impatience des gens; tout le monde est sur le gros nerf dans le contexte de la pandémie. Des personnes malentendantes ont rapporté s’être fait crier après dans des commerces ces derniers temps. 

J’ai eu un très grave accident de voiture l’an dernier et j’ai passé deux semaines aux soins intensifs. Le contexte faisait en sorte que le personnel de la santé devait parfois porter un masque et des gants pour me soigner. S’ils devaient me parler, c’était très difficile pour moi de les comprendre. En ce moment, si j’étais hospitalisée, je ne trouverais pas ça drôle. Je sais ce que c’est, le stress de ne pas comprendre ce qui se passe qui s’ajoute à celui de la maladie.

Les personnes malentendantes peuvent aussi se sentir plus isolées dans le contexte de la pandémie, et dans le cas des personnes plus âgées, elles sont moins nombreuses à posséder un téléphone ou une tablette pour faire des Facetime avec leurs proches. Dans les CHSLD, la prévalence de la surdité est énorme. Ça ne doit pas être évident, parce que tout le personnel porte un masque. 

Il y a deux compagnies américaines qui fabriquent des masques transparents qui ont été approuvés par la Food and Drugs Administration aux États-Unis. Ici, il se fait des masques transparents. Plusieurs personnes m’ont envoyé des liens vers des personnes qui en conçoivent. Mais ils ne sont pas réglementaires et l’approbation par Santé Canada peut prendre du temps.

Dans le contexte d’une hospitalisation, le masque idéal serait un N95 transparent. Ce serait apprécié de la communauté des malentendants - et même de celle des sourds qui s’expriment en langue des signes québécoise, et pour qui l’expression faciale relaie l’émotion.

Dans les commerces, si la personne devant vous vous dit «Je m’excuse, je ne te comprends pas quand je ne vois pas ta bouche», est-ce que vous pourriez reculer de deux mètres et baisser votre masque de façon sécuritaire, sans crier, pour répéter tranquillement en articulant ce que vous venez de dire?

Des masques, on va en voir de plus en plus. C’est inquiétant pour nous. Il y a un gros travail de sensibilisation à faire.

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Florence Breton.