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«C’est de ma faute», ou quand la honte doit changer de camp

Il faut revenir à la réalité: ce n’était pas à la personne agressée de ne pas être agressée, c’était à son agresseur de ne pas l’agresser.

Tu avais consommé? Comment étais-tu habillée? Tu lui avais envoyé des photos de toi nue? Qu’est-ce que tu faisais là? Avec qui tu étais? Pourquoi tu n’as pas dit non? Pourquoi tu n’as pas réfléchi avant d’envoyer du contenu intime? Tu es certaine que ce n’était pas un peu de ta faute? Tu es certaine que tu n’as pas un peu couru après?

Vous avez probablement déjà entendu, pensé ou même posé ces questions et bien d’autres encore. On les entend souvent ces jours-ci.

Les survivantes les entendent toutes. Avant l’agression, elles les ont entendues dans les médias traditionnels, les films, les séries télé, sur les réseaux sociaux, de la bouche de leurs proches. Après l’agression, elles les réentendent de leurs proches, mais aussi de la police, des avocats. Les proches tentent de rationaliser la situation et les autorités, d’établir s’il y a doute raisonnable. Mais le résultat est le même: avant comme après les événements, on semble demander aux victimes si ce n’est pas elles qui sont responsables des agressions ou des violences qu’elles subissent. Et quand elles entendent ces questions, en fait, elles comprennent qu’on insinue, voire qu’on leur explique que c’est le cas.

Ces questions se transforment rapidement pour devenir la voix intérieure de ces survivantes: «ce qui est arrivé était de ma faute». Pour devenir leur honte intérieure, une honte qui les ronge et les empêche de chercher l’aide dont elles ont besoin, l’aide qu’elles méritent.

Est-ce qu’elles ont raison de se dire que c’est leur faute?

Bien sûr que non.

Ce type de pensées est ce qu’on appelle une distorsion cognitive. Les distorsions cognitives sont des erreurs de pensées, des analyses incorrectes et fausses qu’on fait lors de moments difficiles. Ce sont, en somme, des pensées qui ne reflètent pas la réalité. Il est extrêmement ardu de passer outre, de les écarter. Et elles sont encore plus difficiles à mettre de côté pour les agressions et violences à caractère sexuel parce que, dans ces cas, des distorsions cognitives majeures ont été adoptées par l’ensemble de notre société. D’où les questions du début.

«Si les survivantes souffrent de cette distorsion cognitive qu’est la personnalisation, c’est parce que la société leur a indiqué toute leur vie que cette distorsion était normale, voire souhaitable.»

Le type de distorsion cognitive responsable des pensées de culpabilisation des victimes d’agressions ou de violences se nomme «personnalisation». La personnalisation, c’est lorsqu’une victime prend sur elle la responsabilité d’une situation dont elle n’est pas responsable. Si les survivantes souffrent de cette distorsion cognitive qu’est la personnalisation, c’est parce que la société leur a indiqué toute leur vie que cette distorsion était normale, voire souhaitable. Mais il faut revenir à la réalité: ce n’était pas à la personne agressée de ne pas être agressée, c’était à son agresseur de ne pas l’agresser.

La responsabilité attribuée à la victime est une particularité des crimes sexuels. Lors d’un vol ou d’un meurtre, par exemple, on ne se demande pas normalement qui est la personne en faute: c’est le voleur et le meurtrier, bien sûr. Pourquoi la personne responsable d’un harcèlement ou d’un viol ne serait-elle pas par défaut, dans notre mentalité collective, le harceleur et le violeur?

Il faut arrêter d’insinuer à tout le monde, et tout particulièrement aux femmes, qu’il faut se restreindre dans tout ce qu’on fait parce que sinon, on sera responsable des agressions et violences qu’on subit. Parce que les restreintes peuvent être infinies, mais elles ne résoudront pas le vrai problème: tant que des agresseurs agresseront, tant que des harceleurs harcèleront, tant que des personnes se donneront le droit de partager des clichés intimes, les agressions et violences à caractère sexuel continueront de se produire, peu importe à quel point les gens et tout particulièrement les femmes se restreignent.

Il est véritablement essentiel qu’on remette ces pensées à leur place, ensemble en tant que société et individuellement pour les survivantes: elles sont tout simplement fausses. Il est temps de changer la responsabilité de côté. Parce que pour qu’une victime devienne une survivante, puis fasse plus que juste survivre, il faut d’abord qu’on reconnaisse tous que ce n’est pas elle qui devrait avoir honte.

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