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08/07/2019 14:00 EDT | Actualisé 08/07/2019 14:00 EDT

Ma dysmorphophobie affecte ma vie sexuelle

L’excitation monte, jusqu’à ce que mon partenaire touche mon ventre au mauvais endroit et me rappelle l’existence de cette zone qui me pose tant problème.

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«À 20 ans, on m’a diagnostiqué une anorexie et une dysmorphophobie.»

Si je devais choisir un statut Facebook pour qualifier ma relation au corps, j’opterais pour «C’est compliqué». Mais ça ne ferait qu’effleurer la surface du lien complexe qui m’unit au seul corps dont je disposerai jamais.

Dans mon plus lointain souvenir, je me tiens devant un miroir en pied, dans la salle de bain. Je regarde mes petites jambes de bébé, et je me dis que mes cuisses sont trop grosses. J’avais à peine 4 ans. J’en ai aujourd’hui 20 de plus et rien n’a vraiment changé.

À 20 ans, on m’a diagnostiqué une anorexie et une dysmorphophobie. Celle-ci se manifeste par une obsession des «défauts» physiques. Elle entraîne une profonde détresse mentale et une incapacité à se comporter normalement en société. Elle touche environ une personne sur 50.

Chez moi, la pathologie se déclare dès le matin, quand je dois éviter de regarder mon reflet sous peine d’être si absorbée par l’étude de mon corps que je me mets en retard.

Elle transparaît lorsque je fonds en larmes dans une cabine d’essayage parce que je ne supporte pas mon apparence. Je me sens à la fois extrêmement consciente et entièrement déconnectée de mon corps.

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«Je fonds en larmes dans une cabine d’essayage parce que je ne supporte pas mon apparence.»

La dysmorphophobie, ce n’est pas simplement le fait d’avoir une version déformée de soi mais d’être submergé par un sentiment puissant et écrasant, celui d’être piégé, enfermé dans sa propre peau. On aimerait pouvoir s’en défaire, respirer quelques secondes, mais on sait que c’est impossible.

Crise de panique et sexualité

La dysmorphophobie a même envahi ma vie sexuelle. L’excitation monte, jusqu’à ce que mon partenaire touche mon ventre au mauvais endroit et me rappelle l’existence de cette zone qui me pose tant problème.

La sexualité est censée s’accompagner de sensations agréables. Mais, quand on est mal dans sa peau, ça peut devenir très pénible et nous rappeler notre mal-être. Une fois, en plein rapport, j’ai baissé les yeux sans le vouloir. Mes cuisses m’ont tellement dégoûtée qu’elles m’ont déclenché une véritable crise de panique.

J’aime le sexe, mais je déteste voir mon corps dénudé ou me sentir mal quand je me souviens tout d’un coup que je suis nue et que je suis moche.

Je n’apprécie pas non plus que mes partenaires se sentent rejetés ou s’inquiètent d’être la cause de mes blocages.

Ma dysmorphophobie est l’un des pires tue-l’amour. Je suis si écœurée de mon corps que je dois tout arrêter en pleine action. Ou alors, je fais de la dissociation et je quitte mentalement mon corps. Je continue à bouger et à gémir, mais mon esprit n’est plus là. Il est très loin, attendant que ce soit terminé.

Comme on peut l’imaginer, me dissocier quand je fais l’amour, déprécier constamment mon corps, m’automutiler ou souffrir de troubles alimentaires ne m’a pas permis de développer une relation heureuse. J’ai extrêmement honte de ma maladie.  

J’ai peur que mes partenaires ne me trouvent pas attirante, et Dieu sait que je ne me sens pas séduisante. Alors, au lieu de m’ouvrir sur mes problèmes, je suis sur la défensive.

Évidemment, je suis célibataire.

En 2017, ma pathologie est devenue si grave que j’ai fini par totalement m’isoler de mes amis et amants, passant mon temps à subir les effets de ma cruelle dysmorphophobie. Mon besoin de contact s’est intensifié, ma dépression et mon anorexie ont empiré et j’ai énormément maigri.

Pourtant, quoi que je fasse, indépendamment du nombre de kilos que je perdais ou gagnais, rien n’apaisait la confusion de mes pensées.

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«J’ai fini par totalement m’isoler de mes amis et amants.»

Après plus d’un an d’exil volontaire, j’ai décidé que j’en avais assez: je voulais connaître à nouveau les plaisirs du sexe. Mais redevenir sexy n’est pas aussi simple que la chanson de Justin Timberlake le laisse croire. Je me suis plongée dans des livres et des blogues.

J’ai même fini par taper sur Google “Comment se sentir sexy dans un corps qui ne me plaît pas?” Je n’obtenais que peu de résultats.

Mes recherches faisaient surtout ressortir des articles traitant de l’amour de soi. Mais lire qu’il faut aimer mes défauts et gagner en assurance ne s’accordait pas à mon étrange relation au corps. Comment porter dans mon cœur ces imperfections qui m’obnubilent pendant des heures?

Se considérer comme une «déesse du sexe» ou toute autre expression valorisante à la mode peut aider, en théorie, mais il est bien plus compliqué de le penser quand je fais l’étoile de mer, prise de l’envie irrépressible de m’arracher la peau. On nous met tellement la pression pour aimer notre corps que ne pas y parvenir me donnait l’impression d’être une ratée.

Au bout d’un moment, j’ai mentionné à une amie mon combat pour me sentir sexy.

«Je ne sais pas comment faire pour aimer mon corps. Il y a tellement de choses qui ne vont pas et que je n’arrive pas à oublier!»

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«Tu n’as pas besoin d’aimer ton apparence pour accepter ton corps. Il te suffit d’être en paix avec lui.»

Au lieu de me répondre que j’étais belle, que tout ça, c’était dans ma tête ou que mon corps méritait d’être aimé, elle m’a lancé une phrase qui m’a complètement décontenancée: «Rien ne t’y oblige.»

J’étais choquée. Ne pas aimer son corps? Elle n’était jamais allée sur Instagram??

«Tu n’as pas besoin d’aimer ton apparence pour accepter ton corps. Il te suffit d’être en paix avec lui.»

C’était une véritable révélation. Je n’étais pas obligée d’aimer mon corps pour trouver une certaine paix intérieure et éprouver des orgasmes corrects. Je devais juste l’accepter, même s’il ne me plaît pas du tout. Enfin guérie!

En fait, pas du tout. C’était très difficile. J’avais passé ma vie entière à tenter de «corriger» ce qui n’allait pas. Si seulement je pouvais perdre encore quelques kilos, laisser un espace entre mes cuisses, me faire faire un nouveau nez, je me sentirais enfin bien. Sauf que ça ne marche pas comme ça.

Il faut en parler 

Le problème, ce n’est pas mon corps, c’est mon cerveau. Parfois, la seule chose que je puisse faire, c’est me regarder et dire «Bon, mon corps ressemble à ça, aujourd’hui» en essayant de faire avec. C’est dur, mais, grâce à la méditation, aux thérapies en ligne et à une bonne dose de ténacité et d’espoir, je me suis améliorée. C’est déjà une petite victoire.

J’ai appris qu’il est très important de me contrôler avant, pendant et après les rapports. Je me laisse si facilement entraîner dans une spirale de pensées négatives que j’en oublie que je vais vivre un bon moment.

Je dois me concentrer sur d’autres sensations: les caresses de mon partenaire, mes doigts sur sa peau, la musique en fond, tout ce qui me lie au moment présent, centrée sur le plaisir plutôt que sur le doute. Ce n’est peut-être pas de l’amour de soi, mais c’est déjà quelque chose.

J’ai découvert qu’il est essentiel de parler de ma dysmorphophobie avec mon partenaire, évoquer ce qui nous sera agréable à tous les deux et ce qui nous dérangera.

C’est peut-être assez loin d’une conversation sur l’oreiller traditionnelle, mais c’est tout aussi nécessaire que parler de consentement.

Mettre enfin les mots sur ce que je ressentais et ce que je vivais m’a donné l’impression de reprendre le dessus sur cette maladie qui me rendait si impuissante. Chaque fois, je définis des règles fondamentales: ne pas toucher mon ventre, établir un contact visuel, etc.

Je sais maintenant comment dire «stop» quand le malaise me submerge, et comment demander à reprendre quand je vais mieux. Autant d’éléments qui m’ont aidée à développer ma confiance en moi.

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«J’ai  fini par être assez à l’aise pour révéler à mes partenaires ce qui me donne l’impression d’être sexy.»

J’ai même fini par être assez à l’aise pour révéler à mes partenaires ce qui me donne l’impression d’être sexy: les compliments. J’ai besoin qu’on m’encourage, qu’on me chuchote que je suis jolie, sexy, désirable, car ce n’est certainement pas mon cerveau qui me le dira. Il me faut des preuves orales de l’attirance de mon partenaire.

Avant, j’étais trop gênée de le demander. J’avais l’impression de quémander, de vouloir qu’on flatte mon ego. Après tout, les hommes aiment les femmes sûres d’elles, non?

Sauf que cette obsession de ce que les hommes attendaient de moi me faisait oublier mes propres besoins. Je ne ferai plus jamais cette erreur.

Celui qui refuse de me complimenter ou de respecter mes limites n’a pas sa place dans mon lit.

Ma relation à ma dysmorphophobie est-elle devenue moins compliquée? Oui et non. Je ne suis plus aussi portée sur l’autodestruction qu’il y a quelques années. Pourtant, j’avoue que, certains jours, il suffirait qu’on me touche pour que je fasse une crise de panique.

Ma pathologie va et vient. J’apprends à accepter ce que je ne peux pas changer. Je comprends que la valeur de mon corps ne réside pas uniquement dans son apparence: c’est lui qui me permet de bouger, de respirer, de penser et, en ce moment (et je lui en suis reconnaissante), de jouir.

Ce blog, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Maëlle Gouret pour Fast ForWord. 

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