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28/11/2018 06:00 EST | Actualisé 28/11/2018 06:00 EST

Livres: objet de torture ou d'épanouissement pour les jeunes?

Le livre, même s'il n'est pas le seul moyen pour y arriver, représente un médium incroyablement efficace pour permettre aux jeunes âmes de s'épanouir et de prendre leur envol.

Olivia Bell Photography via Getty Images
Pour les jeunes, cela ne vaut plus la peine d'emmagasiner des connaissances ou de mémoriser quoi que ce soit étant donné que l'ensemble du «savoir» est disponible dans le nuage numérique.

Le Salon du livre de Montréal, édition 2018, est derrière nous. Des milliers de personnes ont déambulé à travers les nombreux kiosques des différents éditeurs qui présentaient leurs collections. On a dédicacé, on a beaucoup parlé et surtout beaucoup marché. Toutefois, que ce soit à titre d'auteur ou de lecteur, je quitte chaque année cette grande foire du livre un brin dubitatif et quelque peu mal à l'aise...

Pour vous expliquer l'origine de ces sentiments plutôt négatifs, laissez-moi vous raconter une anecdote que j'ai le grand déplaisir de vivre régulièrement dans ma salle de cours au cégep. Pendant quelques semaines, nous avons lu et étudié en classe le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau. Avant de passer à un autre philosophe au programme, je prends la peine de suggérer à mes étudiants le titre d'un ouvrage qu'ils seraient maintenant en mesure de lire dans leur temps libre — pendant les vacances de Noël ou leurs longues vacances estivales, par exemple.

Que peut bien représenter un livre pour eux? À regarder leurs réactions, j'ai la forte impression que ce drôle d'objet est perçu comme un instrument de torture.

J'inscris un titre au tableau: la belle et captivante biographie de Raymond Trousson sur le penseur genevois. Réactions de mes étudiants face à ma proposition toute désintéressée: ricanements et parfois même quelques rires gras!

Comment expliquer une pareille réaction?

Que s'est-il passé lors du long parcours académique de ces étudiants pour qu'ils réagissent ainsi face à ma proposition? De quelle manière, avec quels mots et à partir de quels exemples leurs enseignants de niveau primaire et secondaire leur ont-ils parlé du livre, de la lecture, de ce geste qui consiste à plonger son nez dans un bouquin dans le but de se divertir, mais aussi et surtout d'apprendre et de se cultiver?

Pour eux, cela ne vaut plus la peine d'emmagasiner des connaissances ou de mémoriser quoi que ce soit étant donné que l'ensemble du «savoir» est disponible dans le nuage numérique.

En fait, que peut bien représenter un livre pour ces étudiants? À regarder leurs réactions, j'ai la forte impression que ce drôle d'objet est perçu par eux comme un instrument de torture. Ils s'adonneront à cette corvée, qui consiste à ouvrir un livre, s'ils sont obligés de le faire dans le cadre d'un exercice académique. Pour ce qui est de lire pour apprendre, pour se cultiver ou satisfaire une curiosité, malheureusement, notre système d'éducation n'a pas réussi à développer ce réflexe pourtant tellement essentiel pour l'épanouissement de l'être humain et du citoyen.

Bien sûr que plusieurs d'entre eux ont goûté à la littérature jeunesse, il y a de ça bien des années. Certains connaissent Harry Potter, d'autres Amos Daragon ou India Desjardins, peu importe. Toutefois, lorsqu'ils arrivent au cégep, on a l'impression que ce bel élan s'est épuisé en cours de route. Le plaisir de lire semble s'être perdu. Maintenant concentrés sur leur téléphone intelligent, ils semblent avoir définitivement tourné la page. Et cela m'attriste.

Comment expliquer ce phénomène?

C'est peut-être que ces jeunes étudiants ont fini par prendre à la lettre ce que ne cessent de leur répéter les thuriféraires du tout numérique. Pour eux, cela ne vaut plus la peine d'emmagasiner des connaissances ou de mémoriser quoi que ce soit étant donné que l'ensemble du «savoir» est supposément disponible en quelques clics quelque part dans le grand nuage numérique.

Le livre, même s'il n'est pas le seul moyen pour y arriver, représente tout de même un médium incroyablement efficace pour permettre aux jeunes âmes de s'épanouir et de prendre leur envol.

Pour ces grands penseurs du virtuel, le savoir et la culture représentent un capital ou encore un ensemble d'éléments étrangers et inertes, sortes de bagages encombrants et poussiéreux qu'il est préférable d'entreposer hors de soi afin de pouvoir y avoir accès si jamais au grand jamais ces «données» devenaient soudainement utiles pour la réalisation d'une tâche quelconque.

En fait, ces derniers ne comprennent pas, comme le dit si bien François-Xavier Bellamy dans Les déshérités, que la culture «n'augmente pas ce que nous avons, mais ce que nous sommes». Loin d'être un luxe, un accessoire ou de simples informations disparates glanées ici et là sur le web, la culture et les connaissances, lorsqu'elles sont véritablement assimilées, ruminées, digérées et intériorisées, deviennent la substance première à même laquelle l'esprit de l'être humain prend ses racines, prend vie et même son envol afin de se libérer un peu plus des déterminismes biologiques, psychologiques et sociologiques de toutes sortes, comme je l'explique dans mon dernier essai L'école amnésique ou Les enfants de Rousseau.

Et le livre, même s'il n'est pas le seul moyen pour y arriver, représente tout de même encore et toujours un médium incroyablement efficace pour permettre aux jeunes âmes qui se retrouvent dans nos établissements d'enseignement de s'épanouir et de prendre leur envol. À la condition, toutefois, de respecter et de prendre au sérieux cet outil d'émancipation; ce qui est loin d'être toujours le cas...

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