«Phénomènes naturels»: la littérature queer pour s'affirmer au-delà des étiquettes

«Pour moi, la littérature queer est un “trigger warning”. Ça veut dire “attention, c’est une histoire d’écorché”.» – Vincent Fortier

«Pour moi, être queer, c’est être soi-même; c’est se bâtir soi-même sans les codes et les apriori. C’est être vrai», affirme l’auteur Vincent Fortier.

Son premier roman, Phénomènes naturels, vient de paraître aux Éditions Hashtag. Une autofiction brute, au sein de laquelle s’entremêlent rupture amoureuse et affirmation de soi, qui présente le passage identitaire d’un homme gai à personne queer.

Pour l’auteur, qui a vécu un cheminement similaire à celui du personnage de son roman - de façon moins radicale, toutefois -, la littérature queer est nécessaire, car elle explore des réalités différentes et repousse les frontières de la «normalité».

Se réapproprier la différence

«Le mot queer, c’est un peu galvaudé ces temps-ci, fait remarquer l’auteur en entrevue. C’est devenu un peu “fourre-tout”; tout le monde a sa propre définition, et c’est une des choses qui est chouette avec ça, justement.»

Il rappelle que le mot a d’abord eu une connotation négative, qu’il a été utilisé comme insulte, mais que la communauté l’a repris «pour dire “on existe et on ne s’excusera pas d’exister”».

«C’est aussi la réappropriation d’un autre mot qui est souvent utilisé de façon négative. Le mot “différence”, qui pour moi est une grande force», précise le mi-trentenaire. «C’est quelque chose de très positif.»

Il évoque également le côté revendicateur du terme «queer». «Il y a tout un côté de défense un peu de notre communauté qui vient avec ça. Ça ratisse large et ça inclut les personnes racisées, toutes les lettres du “LGBTQ+”, les personnes autochtones, les femmes.»

Vincent Fortier
Vincent Fortier

Journaliste pendant dix ans, Vincent Fortier est aujourd’hui réviseur et traducteur à temps plein. Né à Laval, il y a aussi grandi, dans une famille qu’il décrit comme «très normale». Il est arrivé à Montréal vers l’âge de 18 ans, après avoir passé la moitié de sa vie «dans le 450».

Son roman, Phénomènes naturels, explore le cheminement d’un trentenaire qui croyait avoir fait son coming-out en tant qu’homme gai, et qui réalise que finalement, son identité s’étend à plus que ça, qu’il a cette volonté d’autodétermination en lui.

«Le personnage est très différent de moi sur plein d’aspects, mais il est aussi très près de moi sur certains, évoque Vincent. J’ai eu ce parcours-là aussi. J’ai fait mon coming-out autour de l’âge de 18 ans à ma famille, puis après ça à mes amis, à mes proches.»

«La littérature n’aborde pas nécessairement beaucoup ce passage-là, entre le gars gai qui passe à personne queer.»

- Vincent Fortier

«Je considère que c’est quand même assez tôt, que c’est quelque chose dont j’ai été capable de parler même si ça ne s’est pas fait nécessairement de façon grandiloquente. J’ai toujours été discret sur la question, sans en avoir honte», relate-t-il. «Disons que je ne m’épanchais pas sur le sujet.» Un peu comme le personnage de son roman, il explique qu’il s’était également un peu campé dans «l’étiquette de gai», avant de se rendre compte qu’il ressentait le besoin d’explorer toutes les facettes de son identité.

«C’est quelque chose qui arrive un peu naturellement; j’avais envie de parler de ça avec le livre, dans le sens où la littérature n’aborde pas nécessairement beaucoup ce passage-là, entre le gars gai qui passe à personne queer. Je trouvais ça intéressant d’aborder ce thème-là.»

Au-delà des apparences

«Le livre est écrit au “je”, donc on l’associe toujours à moi, relate Vincent. Je prends la peine de répéter: ce n’est pas mon histoire à moi, même si c’est une histoire qui est très près de moi. C’est quelque chose que je redis à mes parents aussi; “vous imaginez peut-être quelqu’un d’autre dans votre tête”.»

Il explique qu’il trouve intéressante la discussion que son livre a suscitée par rapport aux apparences, entre autres à cause de l’image en première de couverture.

«Les gens m’ont posé la question: “Est-ce que c’est une histoire de trans-identité?” Non, pas du tout. Pour moi, sur la couverture, c’est un gars avec un morceau de tissu en dentelle sur le corps. Ça s’arrête là. Je trouve ça intéressant de pouvoir parler des petits raccourcis que vont faire certaines personnes à cause d’une image», relève-t-il.

«J’aime encore plus découvrir les voix différentes, les choses qui vont me bousculer un peu dans mes convictions, les réalités plurielles.»

- Vincent Fortier

Fenêtres ouvertes sur d’autres réalités

Pour M. Fortier, la littérature queer est importante, car elle permet au lecteur de remettre en question les idées reçues et surtout, elle donne à voir des réalités qui peuvent être différentes de la sienne.

«C’est hyper important. Moi, d’un côté très personnel, ça m’aide à m’identifier, ça m’aide à me reconnaître, c’est sûr. Mais j’aime encore plus découvrir les voix différentes, les choses qui vont me bousculer un peu dans mes convictions, les réalités plurielles», dit-il.

Il relate qu’il a longtemps lu des «best-sellers», regardé «les films à la télé qui sont bâtis dans un même moule». Mais il cherche aujourd’hui davantage à côtoyer des oeuvres qui explorent une certaine différence.

«Les choses que je vais apprendre en lisant vont venir d’auteurs-trices racisés, queer, autochtones. Le reste, c’est comme si on le connaissait et on en est gavé un peu. Je pense qu’il faut donner la parole à ces personnes-là.»

L’ombre et la lumière

Selon Vincent, il y a un besoin chez les auteurs-trices queer de mettre sur papier les côtés plus sombres de leur vie.

«Dans mon cas, dans le livre, on parle de suicide. On parle de dépression, et des fois, je me dis: “est-ce que j’aurais dû mettre un trigger warning au début du livre?”, parce que c’est une question qui peut être sensible», évoque-t-il.

Mais pour lui, la littérature queer «est un trigger warning. Ça veut dire “attention, c’est une histoire d’écorché”. Il y aussi cet aspect-là, un côté un peu plus sombre, qui est normal et nécessaire.»

La littérature queer permet de parler de la souffrance des personnes marginalisées, selon lui, ainsi que de la déstigmatiser.

«Je pense que la littérature a vraiment cet impact-là, de montrer d’abord, et ensuite de faire voir que des solutions existent. Ce n’est pas juste des parts d’ombre. Il y a aussi de la lumière qui sort de tout ça.»