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02/04/2020 09:53 EDT

Lettre à mes finissants

Ne laissez pas les prochains mois définir qui vous êtes. Saisissez ce moment unique dans l’histoire de l’humanité pour vous révéler, vous élever.

nirat via Getty Images

Je me revois encore.  La cloche sonne, vous quittez en troupeau, j’éteins l’ordinateur. De dos, je vous lance un «bonne fin de journée!» des plus banals.  Quelques-uns me répondent, les autres fuient au pas de course pour ne pas rater l’autobus ou pour sauter dans leur voiture pour aller au boulot. 

Depuis deux semaines, je me repasse en boucle ce bref et anecdotique moment. Une fin de journée normale comme il y en a des tonnes dans chaque école au Québec. Sauf que.

Jamais je n’aurais cru que c’était probablement la dernière fois où je vous verrais en tant que groupe. Bien sûr, la vie va continuer. Un jour, on se croisera à l’épicerie, on se serrera la main sans crainte, on prendra des nouvelles l’un de l’autre. Depuis 20 ans, cela m’arrive très fréquemment de croiser d’anciens élèves avec leur marmaille. Mais là, c’est différent. 

J’enseigne en cinquième secondaire. Plusieurs rituels ponctuent ce niveau: évaluations ministérielles, bal des finissants, etc. Différents moments qui vous amènent à fermer une boucle pour bien en ouvrir une autre. Aujourd’hui, je ne vois pas comment, mes chers élèves, vous pourrez fermer véritablement cette parenthèse de vos jeunes vies.

Depuis deux semaines, il n’y a pas que l’économie qui s’est arrêtée. Le temps aussi. Vos vies, vos quotidiens sont suspendus, en attente de la suite. Si je vous écris aujourd’hui, ce n’est pas pour vous parler du travail à remettre, du texte à écrire ou de la règle du mot tout plus ou moins maitrisée. Ne craignez rien. Toutes ces choses me paraissent bien futiles en ces jours sombres où des gens luttent pour leur vie, où certains n’ont plus de boulot, où d’autres essaient de sauver le monde en les soignant ou en manipulant leur épicerie sur un tapis roulant. 

Vous êtes si jeunes, à l’aube de vos vies adultes. Et je trouve cela d’une tristesse sans nom que vous débutiez votre vie dans le monde avec une telle épreuve.

Cultivez votre curiosité, élargissez vos connaissances, apaisez votre cœur par l’art. Rien d’obligatoire ici, que de simples conseils pour enrichir votre belle personnalité.

Vous êtes si jeunes, à l’aube de vos vies adultes. Et je trouve cela d’une tristesse sans nom que vous débutiez votre vie dans le monde avec une telle épreuve. Et, du même coup, j’aime à croire que celle-ci développera en vous une incroyable résilience qui fera de vous des citoyens responsables, des parents consciencieux, des humains d’une grande beauté. C’est la grâce que je vous souhaite.

Je le sais, je l’ai constaté toute l’année: vous êtes de beaux adolescents, vrais, drôles, pleins de vie, de rêves.

Ne laissez pas les prochains mois définir qui vous êtes. Saisissez ce moment unique dans l’histoire de l’humanité pour vous révéler, vous élever. 

Votre vie, comme nous tous, est fortement ébranlée ces jours-ci. Loin de vos amis, de vos amoureux et amoureuses, confinés en famille à espérer des jours meilleurs. Et ils viendront, soyez-en assurés. 

Est-ce que les écoles rouvriront le 1er mai? Personne ne peut le dire. Et si jamais nos chemins devaient se séparer abruptement, et si jamais le 12 mars dernier était la dernière fois où je vous faisais la classe, j’aimerais vous dire quelque chose.  

Chaque année, en juin, juste avant la fin de l’année scolaire, je vous remercie toujours pour la belle année passée ensemble. Et je vous souhaite toujours la même chose. Je ne veux rien précipiter, car, oui, l’année n’est pas officiellement terminée, mais je veux tout de même vous offrir ces souhaits dès maintenant, ne sachant pas de quoi demain sera fait.  Ça va comme suit.

Vous êtes uniques, beaux et remplis de promesses.

Chers élèves, peu importe ce que vous allez faire dans la vie, sachez que l’important n’est jamais ce que vous «faites», mais ce que vous «êtes». Certains iront au cégep, d’autres sur le marché du travail. Certains reprendront leurs études plus tard parce qu’ils se cherchent encore, parce qu’il existe mille chemins. D’autres changeront cent fois d’idées, de carrières. Certains expérimenteront la vie en appartement, d’autres retourneront chez leurs parents. 

Surtout, je vous souhaite d’être heureux, le plus souvent possible, de vous donner le droit de choisir ce que vous voulez être. D’assumer votre spécificité. Vous êtes uniques, beaux et remplis de promesses. C’est difficile de croire en soi, en ses rêves. Alors ne laissez jamais personne les briser.

Osez! Aimez! Oui, aimez…et tout le reste n’est que superflu. 

Et si je vous semble un vieil enseignant grisonnant qui radote, c’est bien correct. Mais un jour, vous verrez, vous comprendrez…

Chers élèves, prenez soin de vous et des autres. Je suis fier de vous, j’ai confiance en vous. 

Chers élèves, le monde, notre monde, se portera toujours mieux grâce à vous.  Merci.

Votre enseignant,

M. Dubé