TÉMOIGNAGES
05/08/2019 10:06 EDT | Actualisé 20/08/2019 15:07 EDT

Les péripéties de GLOWZI, une DJ noire dans un milieu blanc

Le milieu du DJing à Montréal n’échappe pas au racisme pernicieux qui sévit au sein de la société.

@duhsted
Gloria-Sherryl François, 21 ans, DJ à Montréal. 

Je m’appelle Gloria-Sherryl François. J’ai 21 ans et depuis deux ans je suis une artiste multidisciplinaire qui oeuvre principalement au sein de la scène artistique montréalaise. 

Mon nom de scène est G L O W Z I. 

Malgré le fait que j’aie commencé plutôt récemment à me décrire comme une artiste multidisciplinaire, l’art a toujours occupé une place très importante dans mon quotidien. 

Que ce soit par le biais du dessin, de la peinture, des cours de danse classique et contemporaine, des leçons de chant et j’en passe, j’ai été initiée au merveilleux monde des arts à un très jeune âge. 

Glori, le monde c’est ton canevas. 

J’aime d’ailleurs bien croire que ma mère m’a donné un pinceau et/ou un crayon avant même que je sache marcher (malheureusement je ne peux pas confirmer ou infirmer cette croyance).

Courtoisie
«Je dois mon amour pour l'art à ma mère.» 

En plus de devoir mon amour pour l’art à ma little momzi, je lui dois également le fondement même de ma pratique artistique jusqu’à aujourd’hui. 

Étant un enfant noir ayant grandi au sein d’une population majoritairement blanche et malheureusement raciste (même à l’égard d’un enfant de cinq ans), ma mère m’a très rapidement expliqué en quoi consiste le racisme ainsi que la manière dont ce phénomène social basé sur la haine et l’ignorance pouvait m’affecter dans différentes sphères de ma vie. 

Malgré le fait qu’elle était tout à fait consciente des embûches que des personnes ayant la peau foncée pouvait subir, ma mère me répétait toujours : «Glori, le monde c’est ton canevas. Tu peux faire ce que tu veux avec.»

Ma mère tenait à ce que je sache que ma couleur de peau n’était pas un élément suffisant pour m’empêcher de rêver, d’avoir une grande curiosité, et surtout d’entreprendre ce que bon me disait. Elle était toutefois très honnête quant au fait que ma couleur de peau rendrait les choses un peu plus ardues pour moi. 

C’est à force d’entendre cette parole de sagesse que j’ai commencé à m’immerger de plus en plus dans le monde des arts, et ce, tout en développant une plus grande facilité à expérimenter avec des médiums qui m’étaient peu familiers. 

Le monde du DJing, des hommes et des blancs 

L’année dernière, ma mère m’a offert des tables tournantes pour mon anniversaire. 

Durant les premiers mois de mon immersion dans le monde du DJing, les genres musicaux qui aguichaient mes oreilles étaient principalement des styles qui m’étaient familiers tels le RnB, le hip-hop, le soul, ainsi que le disco et le funk. 

Toutefois, après un échange passionnant avec Kris Guilty, le propriétaire de la boutique de disques La Rama, j’ai découvert le vaste monde du house ainsi que de l’électro. 

Courtoisie
«Je fais présentement partie d’un duo nommé Zandoli II.» 

Suite à ces découvertes, j’ai eu la chance d’apprendre à connaître Osman, un producteur de musique ainsi qu’un DJ sensas avec qui je fais présentement partie d’un duo nommé Zandoli II. 

J’ai également eu la chance d’apprendre à connaître la sublime Aisha Vertus a.k.a GAYANCE qui est une légende locale en ce qui attrait au DJing et qui est maintenant une confidente ainsi qu’une idole et un mentor à mes yeux. 

Simultanément, j’ai été choyée de pouvoir mixer dans divers événements et bars locaux tels MURAL, Piknic Electronik, Ti-Agrikol, Datcha, 24 heures de vinyles, LIP et plusieurs autres. 

Pour moi, le DJing est une occasion d’amener autrui avec moi dans une épopée musicale et émotive unique.

En tant que DJ, j’ai l’opportunité de créer un espace-temps dans lequel tout ce qui importe est la musique ainsi que les sensations multisensorielles qui en découlent telles les pleurs, les rires, les cris et j’en passe. Et ce, qu’il y ait deux, 50 ou 1000 personnes dans la salle. 

Mais malgré mon amour fou pour cet art, plusieurs incidents m’ont rappelé que je demeure une personne noire dans une société majoritairement blanche, et que cette dynamique n’est pas étrangère à la scène de DJing locale (tout comme le racisme qui s’y glisse d’ailleurs). 

Du racisme 

Qu’il s’agisse de se faire lancer des injures racistes suite à un refus de faire jouer une demande spéciale ou d’être significativement moins payée que son homologue blanc, le milieu de DJing local n’échappe pas au racisme pernicieux qui sévit au sein de la société; il n’est tout simplement pas abordé (tout comme en société d’ailleurs). 

Toutefois, la résistance des personnes issues de communautés noires locales face à ce phénomène y est tout aussi présente et créative que dans la société en général. 

@Clemhry
«J’ai découvert le vaste monde du house ainsi que de l’électro.» 

Ainsi, qu’il s’agisse d’événements de formes d.i.y. durant lesquels divers artistes noirs aux différentes aptitudes et/ou champs d’intérêts artistiques se rencontrent, échangent et «performent» ensemble ou bien encore d’expositions artistiques mettant de l’avant le talent sans limites de ces mêmes artistes, on peut constater un effort commun et constant de la part des communautés artistiques noires locales pour soutenir ses artistes. 

Et ce, tout au long de l’année, pas qu’au mois de février...  

Exister au-delà du mois de février  

Il y a un nombre incroyable de DJs et de producteurs de musique noirs sensas à Montréal. Il y a un nombre incroyable de peintres, de chanteurs, de graphistes, bref d’artistes noirs géniaux à Montréal. 

Toutefois, lorsqu’on point du doigt le faible nombre de ces derniers dans la scène artistique locale, le blâme retombe souvent (pour ne pas dire toujours) sur l’artiste noir qui ne ferait supposément pas assez d’efforts pour être «vu». 

Ce qui est paradoxal avec l’usage constant de cette excuse est que la connaissance de la présence d’artistes noirs dans divers domaines artistiques semble fluctuer en fonction du mois de l’année. 

@kay.milz
«Les artistes noirs sont présents en grand nombre à Montréal.»

Effectivement, lors du mois de février, la scène artistique locale est tout à fait au courant de la panoplie d’artistes noirs locaux qui s’activent au sein de la ville. 

Je peux vous assurer qu’il s’agit d’un moment au cours duquel plusieurs artistes noirs sont contactés à maintes reprises pour différentes opportunités artistiques. 

Toutefois, dès que ce mois visant à mettre de l’avant la personne noire fini, cette connaissance semble s’évaporer. 

En d’autres mots, dès qu’il n’est plus question de promouvoir la diversité de manière si poussée qu’elle semble caricaturée, l’artiste noir n’est plus nécessité, ce qui peut expliquer pourquoi son existence est si rapidement oubliée après le mois de février.

Bref, en partageant cette petite pensée, je souhaite faire comprendre à quiconque lira mon témoignage que les artistes noirs sont présents en grand nombre à Montréal et que nous sommes constamment en train de créer, d’imaginer et de rêver. 

Notre art dépasse le cadre restreint dans lequel la scène artistique locale semble vouloir le restreindre et notre existence, autant en tant qu’artistes qu’en tant qu’individus à part entière, se prolonge outre le mois le plus court de l’année. 

Prendre sa place 

Mon message pour la jeune génération d’artistes issus de communautés noires? Prenez votre place. Vous avez le droit de la prendre, de rêver, d’être ce que vous voulez être. Quel que soit le milieu, rien ne vous est interdit. 

Vous voulez chanter du country? Allez-y. Devenir DJ? Lancez-vous! N’hésitez surtout pas à demander de l’aide à autrui et à être curieux, car cela, selon moi, est la meilleure façon d’apprendre et de grandir. 

On peut exister et exceller dans tout, et ce, même dans des milieux qui sont majoritairement composés d’individus blancs. Certes, la route sera un peu plus cahoteuse, toutefois, elle demeure tout de même praticable.

Alors n’hésitez surtout pas, prenez de la place et lancez-vous! 

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Céline Gobert.