OPINION
06/12/2019 16:19 EST

Les patients continueront d’attendre à l’urgence

Est-ce reparti pour un nouveau psychodrame médiatique impliquant des médecins de famille paresseux?

saravuth-photohut via Getty Images

Vendredi dernier, Radio-Canada publiait des extraits d’une entrevue du premier ministre François Legault avec Daniel Thibeault, à l’émission «Les coulisses du pouvoir». Dans celle-ci, M. Legault invoque la possibilité d’une loi spéciale concernant les médecins de famille, parce que les médecins de famille «abandonneraient» leurs patients les soirs et les fins de semaine.

Comme médecin à l’urgence et dans une clinique médicale, ayant notamment travaillé sur des plans pour désengorger les salles d’attente des urgences, cette affirmation me remplit d’une grande frustration. 

Je me serais attendu à mieux de la part d’un ex-ministre de la Santé. L’enjeu est trop important pour laisser les intérêts politiques venir faire dérailler les changements qui doivent s’opérer chez les médecins de famille. Car oui, notre système de santé souffre et les patients devraient avoir un meilleur accès aux soins de santé urgents (ceux réellement urgents) les soirs et les fins de semaine.

Cette sortie ressemble fortement à de la politique-spectacle. Monsieur Legault souhaite donner l’impression à la population qu’il défonce une porte barrée, alors que la porte est déjà à moitié ouverte.

La FMOQ, par le passé, s’est effectivement trainé les pieds en ce qui a trait à réformer la façon dont on rémunère les médecins de famille (Le mode ne concerne pas le niveau de rémunération mais plutôt la façon de payer les médecins).

La FMOQ a montré de l’ouverture depuis le changement de gouvernement, et les médecins de famille ont déjà reçu des avertissements de la part de leur syndicat pour les préparer aux changements. Le Québec est à la traîne des autres provinces canadiennes, mais enfin la modernisation du mode de rémunération est en voie de se concrétiser.

La réforme du mode de rémunération vise grossièrement deux changements majeurs. Il vise premièrement à ce que les médecins de famille délèguent à d’autres professionnels de la santé (pharmacien, infirmières, travailleurs sociaux) le suivi des maladies chroniques stables ainsi que les cas plus simples qui ne nécessitent pas l’expertise d’un médecin.

Deuxièmement, le nouveau paiement par capitation pousse le médecin à utiliser le téléphone et les courriels pour le suivi de ses patients, alors qu’actuellement le médecin est payé seulement s’il «voit» le patient dans son bureau.

La réforme du mode de rémunération est donc une bonne chose pour améliorer l’efficience du système de santé. Le message de la réforme est clair: si comme médecin vous souhaitez conserver votre niveau de revenu, vous devrez vous organiser pour rendre votre pratique efficace et prendre en charge un nombre suffisant de patients.

Cela veut aussi dire pour les patients qu’ils verront moins régulièrement leur médecin de famille, et qu’ils verront plutôt une infirmière ou leur pharmacien à la place (si le gouvernement embauche des infirmières et accepte de payer les pharmaciens pour leurs services).

Cette problématique n’a rien à voir avec le mode de rémunération, mais plutôt avec la gouvernance dysfonctionnelle du ministère de la Santé

Cependant, le plus gros problème concernant la sortie du premier ministre est le sujet de l’ouverture des cliniques les soirs et les fins de semaine afin de désengorger les urgences. Cette problématique n’a rien à voir avec le mode de rémunération, mais plutôt avec la gouvernance dysfonctionnelle du ministère de la Santé, qui depuis la naissance de l’assurance maladie publique a concentré le pouvoir de gestion du réseau à Québec.

Contrairement au Québec, la plupart des pays avec un système de santé bien organisé remettent aux gestionnaires locaux et régionaux (au Québec, il s’agit des CISSS) la responsabilité de gérer les services. Ils détiennent les leviers décisionnels et sont imputables des résultats devant la population.

Par exemple, une administration qui souhaiterait prioriser l’ouverture la fin de semaine d’une clinique près d’un hôpital pourrait «acheter» des plages de rendez-vous à la clinique pour des patients qui se présentent aux urgences mais qui pourraient facilement être traités dans une clinique médicale à moindre coût.

Dans ce modèle, la clinique est subventionnée uniquement si elle répond aux besoins du territoire tel que déterminé par l’administration régionale. Également, les médecins en hôpital et en clinique y sont forcés d’assumer pleinement leur statut de travailleur autonome, car ils doivent se «soumettre» à des contrats offerts par les administrations régionales et les hôpitaux s’ils veulent travailler.

Ainsi, les attentes des deux partis (les médecins et l’administration) deviennent claires et contractuelles, ce qui permet de coordonner les soins en fonction des besoins d’un quartier ou d’une région.

Mais pour réaliser ce modèle, le ministère doit relâcher son pouvoir démesuré sur la gestion du réseau. En ce moment, les médecins sont «contrôlés» par une bureaucratie dysfonctionnelle éloignée découlant des ententes entre le ministère et le syndicat des médecins.

Le modèle actuel centralisé au ministère à Québec amène dysfonctionnement, bureaucratie, manque d’imputabilité, inertie, politisation et gaspillage des fonds publics.

Le MSSS ne semble pas vouloir laisser aux administrations régionales une once de pouvoir. La seule façon d’amorcer ce virage serait que le gouvernement donne un ordre clair aux hauts fonctionnaires. 

Seule une réelle décentralisation, qui donnerait le pouvoir aux administrateurs des CISSS peut déboucher sur un meilleur accès aux services médicaux urgents dans chaque région du Québec. Le modèle actuel centralisé au ministère à Québec amène dysfonctionnement, bureaucratie, manque d’imputabilité, inertie, politisation et gaspillage des fonds publics.

Car les patients ne sont pas au bout de leurs peines. D’importants choix de société devront être faits dans les prochaines années. Le vieillissement de la population, le changement de génération dans la profession médicale et infirmière et le développement technologique en santé sont quelques-uns des enjeux qui nécessiteront de nos politiciens une bonne dose de courage et de pédagogie pour expliquer les choix difficiles qui s’offrent à la population.

Il est temps de cesser la politique-spectacle, et d’avoir des conversations honnêtes avec les Québécois. Entre-temps, je continuerai à traiter des patients épuisés par l’attente dans ma salle d’urgence. Un temps d’attente parmi les pires des pays industrialisés, qui malgré plus de cinq ans de bagarres entre politiciens et syndicats de médecins, ne descend pas et donne tous les signes de vouloir se détériorer dans les prochaines années.