Cet article fait partie des archives en ligne du HuffPost Québec, qui a fermé ses portes en 2021.

Cinq leçons à retenir de la pandémie de COVID-19 au Canada, selon des experts

La COVID-19 a révélé les failles de la société canadienne en montrant comment des inégalités de longue date contribuaient à des taux plus élevés d’infections et de mortalité.

OTTAWA — Dans la foulée de la pandémie de COVID-19, La Presse Canadienne a interviewé un groupe d’experts en contrôle des maladies et en épidémiologie et leur a demandé ce qu’il faudrait faire pour réduire les méfaits la prochaine fois qu’un virus potentiellement destructeur émergera.

Voici cinq leçons à retenir, selon eux:

Les inégalités socio-économiques et sanitaires ont rendu certaines personnes plus vulnérables

La COVID-19 a révélé les failles de la société canadienne en montrant comment des inégalités de longue date contribuaient à des taux plus élevés d’infections et de mortalité, selon Steffanie Strathdee, une épidémiologiste de Toronto établie à l’Université de Californie à San Diego.

«Les personnes qui, dans l’ensemble, contractent la COVID sont des personnes pauvres, de couleur ou vivant dans de mauvaises conditions socio-économiques», a-t-elle soutenu.

Dans une analyse des décès liés à la COVID-19 entre mars et juillet, Statistique Canada a constaté que les taux de mortalité attribuables au virus étaient deux fois plus élevés dans les quartiers canadiens où plus de 25 % des personnes sont membres de minorités visibles, par rapport aux quartiers où les minorités sont inférieures à un pour cent de la population.

Mme Strathdee a souligné que plusieurs régions au pays disposaient des soins de santé limités.

«Dans la région de ma soeur et ma mère, à Stouffville (une banlieue de Toronto), il est très très difficile d’avoir accès à un médecin», a-t-elle indiqué.

«Ce que nous devons faire, c’est d’investir dans notre infrastructure de santé publique et de soins de santé, car ce ne sera pas la dernière pandémie que nous verrons.»

La professeure de l’Université de la Colombie-Britannique, médecin et experte en santé de la population Erica Frank a mentionné que presque tous ceux qui sont décédés à cause de la COVID-19 présentaient des facteurs de risque préexistants, dont l’âge.

«Le fait qu’on n’ait pas accordé suffisamment d’attention à la réduction du risque de maladie chronique a considérablement augmenté la cohorte de personnes sensibles à la COVID», a-t-elle déclaré.

Selon elle, il est nécessaire d’investir dans les systèmes de santé publique et dans les déterminants sociaux de la santé, tels que le logement, pour réduire la maladie et la mortalité.

Le partage de responsabilités en matière de soins de santé est inefficace

Le décalage entre les mesures fédérales et provinciales ou territoriales pour lutter contre la pandémie fait obstacle à une réponse efficace, a suggéré Donald Sheppard. Il est président du Département de microbiologie et d’immunologie de la Faculté de médecine de l’Université McGill et membre du Groupe de travail fédéral sur les thérapeutiques de la COVID-19.

Par exemple, M. Sheppard a noté qu’après l’approbation du traitement par anticorps d’Eli Lilly par Santé Canada, acheté par le gouvernement fédéral et approuvé par le groupe de travail, les autorités sanitaires de la Colombie-Britannique ont décidé de rejeter l’approbation fédérale.

Il affirme qu’il y a plusieurs autres exemples, dont la gestion des foyers de soins de longue durée.

«Québec crie qu’il veut de l’argent, mais (le gouvernement) refuse de souscrire aux normes minimales de soins de longue durée», a-t-il déploré.

«Il devrait y avoir un moment où tout le monde est sur le pont et où nous ne jouons pas à des jeux, a-t-il plaidé. Cela ne s’est pas produit. Nous avons vu ces fragmentations entre les provinces et le gouvernement fédéral mener, franchement, à la mort de gens.»

La prise de décision centralisée dans les soins de santé étouffe l’innovation

M. Sheppard a indiqué que le système de santé canadien ne peut pas être agile parce que les gouvernements fédéral et provinciaux ont pris le contrôle des décisions sur la façon de gérer la pandémie.

«Lors d’une nouvelle maladie comme une pandémie, lorsque nous apprenons des choses, les gens sur le terrain apprennent en fait beaucoup plus vite que les gens assis à Ottawa, Québec ou Toronto», a-t-il dit.

Il a souligné que les entreprises et les universités canadiennes avaient du mal à obtenir l’approbation de stratégies de dépistage qui utilisent des tests rapides.

«Avec la façon dont les ministères de la Santé sont organisés, il est en fait incroyablement difficile de mettre en place ce type de choses, car ils détiennent tout le pouvoir avec une mainmise.»

M. Sheppard a déclaré qu’il n’y avait aucun procédé que les entités privées pouvaient utiliser pour lancer des programmes de dépistage innovants.

«Le dogme des ministères de la Santé est simple: ce que nous faisons est juste. Il n’y a pas d’autre meilleure façon de faire quoi que ce soit (…) par conséquent, nous n’aiderons personne à faire autre chose que ce que nous faisons. Et autre chose, cela constitue une menace pour notre autorité», a-t-il expliqué.

«C’est la mentalité, et cela ne fait que tuer l’innovation dans le milieu de la santé».

Le manque de coordination a freiné la recherche

La pandémie de COVID-19 a montré à quel point la recherche est cruciale pour éclairer les décisions en matière de santé, a rappelé François Lamontagne, clinicien-chercheur à l’Université de Sherbrooke.

Il a fait valoir que les scientifiques canadiens ont joué un rôle de premier plan pendant la pandémie, mais que le recrutement de patients pour participer à des essais cliniques a été un défi en raison du manque de coordination.

«De nombreuses études ont été lancées. Beaucoup de ces études se chevauchent», a-t-il souligné.

Et le fait d’avoir trop d’études en même temps a entraîné une pénurie de patients qui sont prêts à être sujets à des essais cliniques, a-t-il dit.

«Ceci, essentiellement, dilue toutes les études et vous finissez par inscrire très peu de personnes dans trop d’études», a-t-il précisé.

Selon M. Lamontagne, le Royaume-Uni a été la locomotive du monde entier dans le recrutement des patients dans les essais cliniques, car la recherche fait partie intégrante du système de santé national du pays.

«Ce n’est pas quelque chose qui se passe dans un silo. Cela fait partie du (Service national de santé), a-t-il indiqué. Cela les a amenés à construire l’infrastructure (...) Et puis il y a un effort pour coordonner et hiérarchiser les études afin qu’ils fassent une seule étude. Ils le font bien et ils obtiennent les réponses très rapidement.»

Il croit que la création d’une meilleure infrastructure et d’une meilleure coordination de la recherche devrait être une priorité pour le Canada.

«C’est une critique qui m’est également adressée. Je fais partie du “nous” — les chercheurs. Nous devons nous ressaisir et il doit y avoir un effort de coordination.»

M. Lamontagne a relaté que la recherche en santé au Canada est en grande partie financée par le gouvernement fédéral, tandis que les soins de santé sont de compétence provinciale. Mais selon lui, les deux niveaux doivent coopérer.

«Les enjeux sont si importants non seulement pour la manière dont nous réagissons aux pandémies aujourd’hui et à l’avenir, mais aussi pour la durabilité d’un système de santé publique», a-t-il conclu.

Un bon message et une bonne communication sont importants

Steffanie Strathdee estime qu’une bonne communication avec le public est importante pour lutter contre la désinformation concernant la COVID-19 et ses vaccins.

«Nous avons besoin que les gens comprennent que la science et la médecine n’ont pas toutes les réponses tout le temps, que nous apprenons comme tout le monde», a-t-elle déclaré.

L’épidémiologiste indique que les directives vont être actualisées lorsque davantage de données seront disponibles – c’est d’ailleurs ce qui est arrivé lorsque de plus en plus de données ont démontré que le port du masque diminuait le risque de transmission de la COVID-19.

John Brownstein, un épidémiologiste de l’Université Harvard né à Montréal, a déclaré que les minorités, dont les communautés autochtones, ont tendance à se méfier davantage des vaccins et pour de bonnes raisons historiques.

«Nous devons trouver comment améliorer la communication et améliorer la confiance», estime-t-il.

Mme Strathdee juge essentiel que les politiciens et responsables de la santé publique soient honnêtes avec la population en «informant les gens que cela pourrait empirer avant de s’améliorer et qu’ils doivent maintenir le cap.»

Selon elle, les gens doivent aussi comprendre que si des segments de la population sont laissés pour compte dans la vaccination, comme les prisonniers et les sans-abri, cela mettra tout le monde en danger.

Elle a déclaré que le Canada avait fait du bon travail dans la détection des cas de COVID-19 parce qu’il avait été durement touché par le SRAS.

«Nous devons nous assurer de ne pas désapprendre ces leçons à l’avenir et de nous appuyer sur ce que nous avons appris de la COVID et de nous préparer à la prochaine pandémie», a-t-elle ajouté.

———

Ce reportage a été préparé dans le cadre du programme de Bourses Facebook et La Presse Canadienne pour les nouvelles.

À VOIR ÉGALEMENT:

Envoyer une correction
Cet article fait partie des archives en ligne du HuffPost Canada, qui ont fermé en 2021. Si vous avez des questions ou des préoccupations, veuillez consulter notre FAQ ou contacter support@huffpost.com.