OPINION
11/07/2019 09:24 EDT

Le Canada n’a toujours pas de stratégie cohérente pour aider les réfugiés

Quelque 41,3 millions de déplacés ne réussissent pas à sortir de leur propre pays, sont la cible de violence et vivent dans une extrême pauvreté.

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Plus de la moitié des déplacés ne réussissent pas à sortir de leur propre pays.

Des années records pour les mouvements de réfugiés sont devenues la norme. Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCNUR) vient de publier son décompte annuel des déplacements à travers le monde. Une fois encore, les chiffres augmentent, avec 70,8 millions de personnes déplacées en raison de conflits et violence — plus qu’à tout autre moment depuis la Seconde Guerre mondiale.

Dans les reportages des médias sur les réfugiés, on entend surtout parler de la petite fraction des réfugiés qui ont réussi à atteindre l’Europe ou l’Amérique du Nord, et pourtant plus de la moitié des déplacés — quelque 41,3 millions — ne réussissent pas à sortir de leur propre pays.

Cette majorité invisible est connue sous l’appellation « déplacés internes ». Dans des pays comme la Syrie, le Soudan du Sud, le Myanmar et le Nigeria, les déplacés internes sont la cible de violence et vivent dans une extrême pauvreté. Mais parce qu’ils demeurent à l’intérieur de leurs propres frontières, ils ne reçoivent que peu d’attention ou de soutien international efficace.

C’est le temps de mettre fin à cette situation et le Canada doit y contribuer.

Absence de stratégie cohérente

Même si le Canada est fier de sa réputation de leadership pour le soutien des réfugiés, nous n’avons toujours pas de stratégie ambitieuse et cohérente pour une meilleure protection et assistance en faveur de la majorité des personnes déplacées qui demeurent à l’intérieur de leur propre pays.

Nos efforts se sont concentrés sur un nombre relativement restreint de réfugiés. Nous avons traité les demandes d’asile des personnes qui arrivent à nos frontières et en permis la réinstallation des familles de réfugiés en provenance des camps et des communautés à court de moyens dans les pays en voie de développement.

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Nos efforts se sont concentrés sur un nombre relativement restreint de réfugiés. 

Tel que rapporté par le HCNUR, le Canada est le premier pays de réinstallation, avec 28 100 réfugiés en 2018 — mais ce n’est que 0,0004 pour cent des personnes déplacées à travers le monde. Nous atteignons des chiffres plus élevés de la part de groupes de soutien comme le HCNUR. Toutefois, ces agences soutiennent principalement les réfugiés qui ont traversé des frontières internationales, s’occupant fort peu de la majorité des personnes déracinées au sein de leur propre pays.

L’amélioration de la réponse canadienne au défi des déplacements internes pourrait reposer sur trois piliers essentiels : leadership, ressources et solutions.

Leadership

En théorie, le leadership en réponse aux besoins et à la protection des droits des déplacés internes devrait venir de leur propre gouvernement. Dans des endroits comme la Syrie et le Myanmar, cependant, les déplacés internes sont davantage pourchassés que soutenus par leur gouvernement. Ce qui signifie que les intervenants internationaux doivent agir pour s’occuper de ses besoins non comblés.

Il nous faut un porte-étendard de haut rang pour les déplacés internes, qui peut travailler au niveau international pour défendre les droits des déplacés internes, encourager l’amélioration des politiques gouvernementales et promouvoir des réponses efficaces et coordonnées en faveur des déplacés internes de la part des agences de l’ONU, des ONG et des donateurs.

Le HCNUR joue son rôle auprès des réfugiés qui ont trouvé refuge à l’extérieur de leur pays, mais pour les déplacés internes, l’ONU n’a qu’une experte bénévole solitaire —un arrangement dérisoirement inadapté à l’ampleur de la tâche. Le Canada devrait prôner la nomination sans retard d’un nouveau représentant éminent, et à plein temps, du secrétaire général de l’ONU pour les déplacés internes, avec un bureau entièrement pourvu de personnel dédié à renforcer les réponses aux déplacements internes en coopération avec des agences telles que le HCNUR.

Distribution systématique et stratégique des ressources

La distribution inéquitable des ressources est aussi un obstacle majeur aux réponses efficaces en faveur des déplacés internes. En tant qu’important donateur en matière d’aide humanitaire et de développement, le Canada devrait réviser son aide en faveur des déplacés internes et élaborer une politique afin d’assurer un soutien plus systématique et stratégique en leur faveur, reliant l’aide humanitaire d’urgence et les interventions de développement à long terme.

Il devrait aussi piloter une campagne plus vaste avec d’autres pays donateurs pour l’amélioration des réponses aux déplacements internes.

À un moment où les budgets d’aide sont déjà soumis à de fortes contraintes, il est difficile d’entendre qu’il faut plus de financement. Mais en réalité, la situation des déplacés internes souffre d’un sous-financement chronique. On investit considérablement moins en faveur des déplacés internes comparativement aux réfugiés exposés à des difficultés similaires.

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Le Canada est le premier pays de réinstallation. 

Cette absence de soutien signifie qu’un bon nombre de personnes qui auraient préféré demeurer près de leur domicile pour s’occuper de leurs récoltes, préserver leurs entreprises ou prendre en charge des membres de leur famille n’ont guère le choix que d’entreprendre de périlleux voyages pour trouver refuge à l’étranger. Cela veut aussi dire que les personnes n’ayant pas l’argent ou la capacité physique de fuir leur pays sont abandonnées à leur sort.

Autrement dit, rien ne peut remplacer le droit des réfugiés de chercher asile. L’augmentation de l’aide aux déplacés internes n’implique pas que les frontières puissent se refermer ou que les réfugiés soient refoulés. Au contraire, il s’agit de mieux répondre à la complexité des situations de déplacement massif lors desquelles certaines personnes auront besoin d’un refuge à l’extérieur de leur pays en tant que réfugiés, alors que d’autres ne seront peut-être pas en mesure de partir. Les déplacés ne devraient pas être écartés simplement parce qu’ils demeurent à l’intérieur de leur propre pays.

Résoudre le cas des déplacements

Finalement, nous devons nous reconcentrer sur les solutions aux déplacements internes. Le Canada doit coopérer avec d’autres donateurs, gouvernements et agences de l’ONU pour promouvoir un soutien plus complet et systématique pour toutes les personnes qui luttent pour trouver une solution à leur déplacement.

De la Colombie au Congo, les déplacements — internes et transfrontaliers — s’éternisent sur des périodes de plus en plus longues alors que les personnes qui sont forcées de fuir sont incapables de retourner en sécurité à leur foyer ou d’être acceptées ailleurs.

Pourtant en 2017, plus de six millions de déplacés internes ont tenté de retourner dans leur foyer, malgré l’instabilité permanente. Plusieurs n’ont reçu aucun soutien des agences d’aide ou des gouvernements, ce qui a compromis leur capacité de retourner chez eux et de rebâtir. Parallèlement, des milliers de réfugiés qui ont été rapatriés dans des pays comme l’Afghanistan ont par la suite été déplacés à l’intérieur parce qu’ils ont été incapables de récupérer leur foyer et de rétablir leurs moyens de subsistance ou parce qu’ils ont été l’objet de violence dans leur communauté.

Nous devons en faire davantage pour nous assurer que ces mouvements sont sécuritaires et durables.

Les migrations forcées peuvent apparaître comme un défi insurmontable alors que les taux de déplacement continuent de grimper et que les paroles de bienvenue sont étouffées par la clameur des appels à fermer les frontières et à réduire les budgets d’aide.

En nous appuyant sur notre bilan de soutien à la réinstallation des réfugiés, nous pouvons progresser en prenant fait et cause pour les déracinés dans leur propre pays, créant une réponse plus forte et plus large en faveur des millions de réfugiés et de déplacés internes qui ont été incapables d’atteindre nos rivages. La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.