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03/04/2019 12:21 EDT | Actualisé 03/04/2019 15:37 EDT

Laïcité: le diable est dans les détails

Que la compartimentation de la religion entre privé et public soit invalide, et qu'il en aille de même pour la restriction au privé des droits et libertés en matière de religion, n'est pas sans conséquence pour le débat actuel.

Mirza Ekinovic / EyeEm via Getty Images
Il en résulte qu'au minimum, on doit avoir l'honnêteté de reconnaître que le projet de loi 21 vise, ni plus ni moins, à ce que soient suspendus des droits et des libertés de concitoyennes, principalement de femmes issues de minorités.

Le diable est dans les détails, comme on dit de temps à autre. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec cette expression d'origine allemande («Der liebe Gott steckt im detail») qui nous arrive par la langue anglaise («The devil is in the details»), elle désigne la complexité parfois dissimulée derrière ou encore sous une apparence d'évidence. On l'emploie notamment lorsqu'on réalise que, une fois analysés de plus près, un contrat ou une entente qui semblaient tout à fait adéquats ne le sont pas autant qu'on le croyait.

Cette expression m'est venue à l'esprit à quelques reprises depuis le dépôt, par le gouvernement du Québec, du fort controversé projet de loi 21 sur la laïcité de l'État. J'y ai certainement pensé en lisant un texte d'opinion publié par le Journal de Montréal à la fin mars. Inspirée, peut-être, par les oh! et les ah! poussés par certains ministres caquistes enthousiastes dans le cadre de l'opération de relations publiques menée par le gouvernement, son auteure chante avec force émotion les louanges du projet de loi susmentionné.

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Toutefois, il lui fallait bien mentionner, ne fût-ce que brièvement, la suspension de droits et de libertés affectant des femmes fort souvent issues de minorités, qui en est le cœur. Or pour ce faire, l'auteure se limite à une simple phrase où elle mentionne «la liberté religieuse (dans le privé), qui (elle) relève des droits fondamentaux (...)». Et c'est là que le diable entre dans les détails, et pas à peu près.

En effet, les lecteurs se voient servir un moyen tour de passe-passe consistant en l'inclusion, dans la citation ci-dessus, des quatre mots que j'ai mis entre parenthèses (elles ne figurent pas dans le texte original), soit «dans le privé» et, un peu plus loin, «elle». Grâce à ces ajouts, une proposition autrement correcte sémantiquement parlant est devenue fausse.

La proposition correcte au sens des Chartes pertinentes est la suivante: la liberté religieuse relève des droits fondamentaux.

Par l'ajout des quatre mots en question (des détails, pensera-t-on peut-être) on introduit, d'une part, une distinction absente de la proposition correcte, en l'occurrence la distinction entre liberté religieuse «privée» et liberté religieuse «publique». D'autre part, on décide, tout de go, et on ne sait en quel honneur, que seule la liberté religieuse «dans le privé» est protégée. Et en quoi ça consiste, la liberté religieuse dans le privé? Il semble bien que les lecteurs soient conviés à déterminer ce que cela veut bien pouvoir dire.

En quoi ça consiste, la liberté religieuse dans le privé?

La bonne nouvelle est qu'heureusement on n'aura pas à ergoter sur ce qui est privé et public en matière de religion. En effet, les Chartes pertinentes et, on peut le penser, les sages du XXe siècle qui en sont à l'origine, comprenaient bien que le religieux n'est pas compartimenté en fonction de l'axe «privé-public». Le phénomène religieux est tel, et ils l'ont bien vu, que les croyants adoptent une manière d'être dans le monde qui, par définition, dépasse largement le domaine du privé.

Ainsi, prier dans sa chambre ou dans son salon, pour reprendre certaines expressions malheureuses qui jonchent les médias sociaux, n'est qu'une dimension de ce en quoi consiste être croyant. Prétendre le contraire, comme on le fait dans le texte du Journal de Montréal dont il est question ici, est incorrect. Il s'agit d'une projection d'origine chrétienne sur un phénomène qui dépasse largement le christianisme.

Il faut être chrétien ou post-chrétien et, qui plus est, issu d'un christianisme vieillot et mal assumé pour proposer une distinction aussi étroite.

Rappeler ce qui précède n'est pas sans importance pour le débat que le gouvernement du Québec, par le dépôt du projet de loi 21, a réouvert au sujet des signes religieux. En effet, en raison de la persistance de la distinction ci-dessus dans une partie de l'imaginaire collectif, aidée par ailleurs par les interventions intempestives de certains intolérants dans le débat public, on entend et lit souvent, dans les médias sociaux par exemple, l'argument selon lequel la religion relève du privé uniquement. Pis encore, combien de fois voit-on les mêmes intervenants conclure que les signes religieux (en particulier les voiles de musulmanes!) ne devraient pas être vus dans l'espace public.

Certains s'inventent même le droit aussi loufoque qu'imaginaire de ne pas voir de signes religieux dans leur environnement!

Que la compartimentation de la religion entre privé et public soit invalide, et qu'il en aille de même pour la restriction au privé des droits et libertés en matière de religion n'est pas sans conséquence pour le débat actuel.

Il en résulte qu'au minimum, on doit avoir l'honnêteté de reconnaître que le projet de loi 21 vise, ni plus ni moins, à ce que soient suspendus des droits et des libertés de concitoyennes, principalement de femmes issues de minorités. On doit cesser de se faire croire le contraire, et que tout va bien comme dans le meilleur des mondes au Québec depuis le dépôt du projet de loi 21. Non, il n'y a rien de grandiose ni de quoi être fier, de voir le gouvernement du Québec descendre aussi bas.

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