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14/01/2021 10:48 EST | Actualisé 14/01/2021 11:15 EST

Le président qui attrapait des chattes

Du début à la fin, l'un des thèmes déterminants de la présidence de Donald Trump aura été sa profonde anxiété pour la masculinité.

Getty Images
Comment ça a commencé. Comment ça va maintenant.

Ça a commencé avec une «chatte» et ça se terminera avec une «chatte». 

Il y a quatre ans, des centaines de milliers de protestataires, principalement des femmes, sont descendus pacifiquement à Washington pour exprimer leur opposition au président des États-Unis. Elles portaient des chapeaux roses de «chatte». Elles brandissaient des pancartes avec des slogans comme «Pussy Grabs Back».

La semaine dernière, un autre groupe en colère est arrivé à Washington, encouragé par ce même président

Plus tôt dans la journée du 6 janvier, le vice-président avait reçu un appel téléphonique du président Donald Trump. Selon le New York Times, l’appel avait pour but de le forcer à renverser les résultats de l’élection démocratique. Au cours de cet appel du 6 janvier, Trump aurait présenté deux options à son adjoint. «Vous pouvez soit entrer dans l’histoire en tant que patriote», lui a dit Trump, selon le Times, «ou vous pouvez entrer dans l’histoire comme un peureux (pussy).»

Une conclusion parfaite à l’ère Trump; une présidence de quatre ans largement définie par sa conception très spécifique de la masculinité. 

Trump a quelques valeurs fondamentales facilement identifiables, et la misogynie en fait incontestablement partie. En effet, ce fut un thème déterminant au cours de ses quatre années à la Maison-Blanche. Mais peut-être encore plus fort que son mépris et son manque de respect envers les femmes est l’obsession du président de projeter une image toxique de «virilité». 

Lorsque sa première campagne présidentielle a commencé, il a juré de rendre sa grandeur au pays avec son slogan «Make America Great Again». Un slogan de campagne qui, à lui seul, pouvait sembler neutre en termes de genre, mais qui était toujours imprégné d’un sous-texte raciste et misogyne et d’une profonde anxiété face à l’évolution des conceptions culturelles de la race et du sexe.  

«Ce que MAGA exprime vraiment, c’est la volonté de remettre les hommes blancs sur le devant de la scène», fait valoir l’éducateur et cinéaste Jackson Katz, dont le projet de film le plus récent, «The Man Card», explore la politique de l’identité masculine blanche. «Une grande partie de l’explication de Trump en tant qu’individu et du Trumpisme en tant que mouvement se trouve dans la masculinité blanche.» 

Dans la vision du monde du président et de ses plus fervents partisans, toute conception des États-Unis qui n'est pas centrée sur l'homme blanc s'apparente à la destruction de la nation.

L’image particulière de masculinité blanche de Trump a toujours reposé sur l’idée qu’être un vrai homme signifie imposer sa volonté aux autres par la force brute. Et dans la vision du monde du président et de ses plus fervents partisans, toute répartition égalitaire du pouvoir, toute conception des États-Unis qui n’est pas centrée sur les hommes blancs, s’apparente à la destruction de la nation. 

«Le rallye était nommé Save America!» pour une bonne raison, souligne Katz, faisant référence au rassemblement des partisans de Trump lors duquel le président a exhorté la foule à prendre d’assaut le Capitole. Katz soutient que «sauver» l’Amérique, pour ces partisans, c’est la sauver des femmes et des gens de couleur, la sauver de cette vague de diversité et de culture progressiste. «C’est conforme à la théorie et à l’idéologie de droite: au fur et à mesure que le pouvoir des hommes blancs a diminué, le pays est devenu un enfer. Au cours de son discours de près d’une heure, le président a souligné à plusieurs reprises la nécessité d’un type particulier de «force».

«Vous ne reprendrez jamais notre pays avec faiblesse», a déclaré Trump aux gens en colère dans la foule, dont beaucoup étaient armés, prêts à s’attaquer à des ennemis présumés. «Vous devez faire preuve de force, et vous devez être fort… Nous nous battons comme l’enfer, et si vous ne vous battez pas comme un enfer, vous n’aurez plus de pays.»

Trump qui qualifie Pence de pussy, ce n’est que le président qui emploie une attitude sexiste classique, l’équivalent adulte d’un jeune garçon en intimidant un autre au terrain de jeu en lui disant qu’il «lance comme une fille».

«Si vous voulez insulter un homme en Amérique, c’est comme ça», note Soraya Chemaly, autrice de Rage Becomes Her et directrice exécutive de The Representation Project. «La pire chose que vous pouvez faire, c’est de le comparer à une femme», dit-elle.

L’obsession du Trumpisme pour la masculinité rétrograde n’est pas née de rien, estime Katz. Depuis des décennies, les républicains présentent subtilement ou explicitement «leur parti comme le parti masculin, tout en féminisant les démocrates - et en particulier les hommes progressistes et féministes - comme étant un parti doux et faible, un parti de mauviettes. Et ils ont réussi à manipuler des millions d’hommes blancs pour soutenir leur politique en partie grâce à cette identification».

Cette idée de sauveur super-macho est au cœur du message de Trump, tout comme la masculinité a été au cœur du genre de dictateurs que le président admire, explique Ruth Ben-Ghiat, professeure d’histoire à l’Université de New York. Elle souligne la tristement célèbre remarque que Trump a faite avant de devenir président, lorsqu’il a affirmé qu’il pourrait tirer sur quelqu’un au milieu de la rue et ne subir aucune conséquence. 

«Il disait qu’il était capable de violence et qu’il était au-dessus de la loi», fait-elle remarquer. «Cela a été attirant pour ses fans qui l’ont perçu comme un homme puissant.» 

Dans son récent livre, Strongmen, Ben-Ghiat compare Trump à des dictateurs comme Benito Mussolini et Vladimir Poutine, qui se sont tous deux projetés comme des héros machistes. Elle rappelle les nombreuses images de Poutine sans chemise, un moyen de montrer sa virilité et sa masculinité. 

Trump n’a pas été vu sans chemise depuis longtemps, alors ses fans ont souvent monté des photographies de sa tête sur d’autres corps d’hommes plus en forme.

À travers cette lentille, on comprend mieux pourquoi l’enregistrement d’«Access Hollywood» n’a pas torpillé la campagne présidentielle de Trump. Se vanter d’attraper des femmes par la chatte n’a fait que renforcer son attrait, a déclaré Ben-Ghiat. Trump était déjà connu pour mettre les femmes «à leur place», en leur lançant des insultes. Avec cet enregistrement, le monde a compris qu’il n’était pas non plus au-dessus de l’agression sexuelle.

«Il n’aurait pas pu être un guerrier misogyne plus approprié», dit-elle.

En fin de compte, bien sûr, l'hyper-macho qui attrape des chattes n'a pas été réélu. Bientôt, une femme remplacera Mike Pence le «pussy».

Un misogyne en chef luttant contre la menace perçue d’un monde peuplé de femmes de plus en plus puissantes - comme Hillary Clinton ou Nancy Pelosi - était incroyablement attrayant pour des hommes blancs se sentant lésés, comme ceux qui ont saccagé le Capitole.

L’image de Richard Barnett prenant place dans le bureau de Nancy Pelosi, les pieds levés, est parfaitement logique - c’est un gars qui montre à une femme qui est le patron. Élever sa masculinité en éliminant une femme puissante.  

«Chaque fois que je regarde cette photo, ça me rend malade», raconte Ben-Ghiat.

Un autre homme, Adam Johnson, 36 ans, a volé le lutrin de Pelosi. En d’autres termes: une tentative de la faire taire. Barnett et Johnson ont depuis été arrêtés. 

Ce que nous avons vu le 6 janvier était un peu comme la dernière bataille de la masculinité toxique; une réaffirmation du pouvoir masculin, croit Chemaly. «Une réaffirmation du droit à la violence, au pouvoir, à être en dehors des règles.»

Où ira maintenant masculinité américaine, cela reste une question ouverte. Mais en ce qui concerne Katz, la seule façon d’avancer est de s’éloigner de la conception trumpienne «caricaturale et embarrassante» de la force. Et plutôt aller vers une force qui inclut «la prise de parole et le soutien des idéaux américains de justice, de liberté, et d’égalité devant la loi».

«Ce sont des idéaux qui nécessitent de réduire la place centrale occupée par les hommes blancs», évoque Katz. «Mais les hommes peuvent jouer un rôle vraiment puissant dans ce progrès. Si vous êtes un homme assez fort et que vous êtes attaché à ces idéaux, vous ne serez pas menacé par ces changements.»

En fin de compte, bien sûr, l’hyper-macho qui attrape des chattes n’a pas été réélu. Bientôt, une femme remplacera Mike Pence le «pussy».

«Donald Trump a fait le contraire de boucler la boucle», remarque Jennifer Lawless, professeure de sciences politiques à l’Université de Virginie. «C’était un homme d’affaires peu sûr de lui qui se sentait puissant en rabaissant les femmes. C’était un président peu sûr de lui qui revendiquait la victoire chaque fois qu’il réduisait la diversité, l’inclusion et l’équité. Et il sera bientôt un ancien président peu sûr de lui dont les remarques ont clairement démontré que pour lui les femmes sont trop faibles pour être des patriotes.»

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l’anglais.